L’aventure que Nikol Brunet a partagée avec la reine des bois demeure pour elle «un cadeau de la vie». «Elle est devenue une amie, une mère spirituelle», dit-elle.

«Je ne laisserai jamais tomber ce film»

Durant cinq ans, un séjour à la fois, la cinéaste Nikol Brunet a appris à connaître et à aimer « la reine des bois ». Caméra à la main, elle a partagé le quotidien de Telesh Metatash, la dernière femme innue à vivre sur son territoire à la manière de ses ancêtres. De cette rencontre marquante est né un documentaire qu’elle rêve aujourd’hui de montrer à la face du monde.

Telesh Metatash a passé des décennies seule à subvenir à ses besoins de façon traditionnelle. C’est-à-dire en cueillant des petits fruits, en chassant, en pêchant et en trappant. La reine des bois, comme la surnomme son peuple, vivait sous la tente, sans électricité ni eau courante, avec un petit radio transistor et la nature pour seuls compagnons.

Nikol Brunet a eu le privilège de l’accompagner dans son quotidien à différentes périodes de l’année. « Elle a un territoire de dix kilomètres sur dix kilomètres. C’est là qu’elle est bien ; c’est le choix qu’elle a fait », explique la résidante de Saint-Joachim-de-Shefford.

Celle-ci a tourné pas moins de 60 heures d’images, où on voit Telesh Metatash faire son pain banique (qu’elle bénit), couper son sapinage pour son plancher, partir à la recherche d’écorce de bouleau pour faire du feu, attraper et apprêter les animaux pour se nourrir, fumer sa viande, tanner ses peaux, fabriquer ses propres outils, canoter sur la rivière... « Tout ce qu’elle montre, c’est à moi qu’elle le donne. C’est devenu un film très intimiste. Son but est de laisser ses connaissances en héritage. »

une légende vivante
Pour comprendre l’origine du projet, il faut retourner en l’an 2000, à l’époque où Nikol Brunet enseignait les arts plastiques et médiatiques dans une école secondaire de Laval. « Je suis une fille de projet, alors je m’étais lancée dans un programme d’échange artistique et culturel avec une communauté innue [montagnaise] sur la réserve de Betsiamites », relate celle qui en avait alors profité pour immortaliser ce projet dans un documentaire intitulé La toile magique.

Cet échange lui a fait visiter ce coin du Québec et découvrir ses habitants. « Les gens de la communauté me parlaient d’une femme, une véritable légende vivante, une idole pour eux, qui vivait seule dans le bois. J’avais tellement le goût de la rencontrer ! J’avais des frissons chaque fois que j’entendais parler d’elle », raconte Mme Brunet.

Un jour de 2002, grâce à un agent territorial, l’occasion de la voir en chair et en os s’est présentée. Elle n’a pas hésité une seconde. « Elle venait trois fois par année au village pour se ravitailler. Je suis allée à sa rencontre avec l’agent qui me servait d’interprète. Et je lui ai proposé de faire un film sur elle et sur sa façon de vivre. »

Après lui avoir exposé son projet avec passion, elle a attendu la réaction de la dame. À travers l’interprète, Telesh a passé son message à Nikol Brunet. « Dis-lui que j’ai aimé sa poignée de main ; dis-lui que j’ai aimé sa voix ; dis-lui qu’elle est bienvenue chez nous. »

« J’ai acheté une caméra et un micro et je l’ai suivie durant cinq ans. »

La cinéaste a capté pas moins de 60 heures d’images témoignant du quotidien unique de Telesh Metatash.

Déjà à l’aise en pleine nature, Mme Brunet a dû vivre comme son sujet. Installée dans une tente à proximité de celle de Telesh, elle a coupé son bois, chargé sa caméra à l’aide d’une batterie nautique, mangé de la soupe de castor, marché des kilomètres en forêt et même affronté sa peur des ours !

un cadeau de la vie
Aujourd’hui, Telesh Metatash a 83 ans. En raison de son âge, la légende innue consent désormais à quitter sa tente pour passer les mois d’hiver chez l’une de ses soeurs au village. Nikol Brunet ne l’a pas vue depuis quelques années, mais elle lui parle au téléphone de temps à autre. Dans quelle langue ? « En français ! J’ai découvert qu’elle le parlait. C’était difficile au début, mais je comprends maintenant ce qu’elle me dit. »

L’aventure qu’elle a partagée avec la reine des bois demeure pour elle « un cadeau de la vie ». « Elle est devenue une amie, une mère spirituelle. C’est une femme contemplative, qui écoute et qui regarde la nature. Elle m’a appris à prendre le temps, à arrêter de m’en faire pour tout. Elle me disait : ‘‘Tu penses trop’’. »

Diffuser à tout prix
Au début du tournage, Mme Brunet a pu compter sur quelques octrois, mais elle a vite épuisé ses ressources financières. « J’ai dû arrêter, car la post-production coûtait très cher. Mais je n’ai jamais cessé d’y croire. J’ai cogné à toutes les portes ; ça a parfois fonctionné, mais il me manque encore des sous pour mener le film à terme. »

Selon elle, un documentaire de cette trempe peut facilement coûter plusieurs centaines de milliers de dollars. Sa débrouillardise et sa frugalité devraient lui permettre de s’en tirer pour une fraction de ce montant, assure-t-elle. « Il y a tellement d’étapes, c’est incroyable. Je fais tout ! »

Une somme de 15 000 $ devrait lui suffire pour mettre la dernière touche à son oeuvre. Elle espère maintenant que son histoire touchera une ou plusieurs personnes prêtes à lui donner un ultime coup de pouce.

« J’ai promis à Telesh que j’allais le diffuser. Je ne laisserai jamais tomber ce film. C’est tellement beau et tout en simplicité. C’est un film qui fait du bien, dit-elle avec émotion. Ce serait ma plus grande peine qu’elle ne voit pas le documentaire. »

« Et puis, est-ce qu’on peut, pour une fois, montrer quelque chose de positif et de beau sur les autochtones ? »

Nikol Brunet rêve d’une belle et longue vie pour son documentaire. Les festivals pourraient être une avenue intéressante, mais elle aimerait surtout le présenter aux plus jeunes générations innues qui, lentement mais sûrement, perdent leurs précieuses traditions ancestrales.

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Pour voir un extrait (sans narration) du documentaire Telesh Metatash, la reine des bois : https ://youtu.be/SVrNrree1fs