Les livres carbonisés peuvent toujours parler.

Chronique d’une mort annoncée

Les livres parlent encore. C’est notamment ce qu’a voulu démontrer l’artiste multidisciplinaire Odette Théberge, venue de Québec avec sa collection de livres brûlés. Son exposition Mementos est présentée au Musée Bruck, à Cowansville.

Mementos démontre la nécessité de protéger les livres qu’il reste. La technologie, comme les liseuses électroniques, précipite la mort de l’imprimé, croit-elle. Pour provoquer la réflexion, elle crée ses œuvres d’art en brûlant de vieux livres.

Son travail sur cette collection a nécessité trois années. Elle a mis du temps avant d’identifier le message qu’elle voulait porter. « À force de travailler avec les livres, j’ai réalisé que ce que j’étais en train de faire, c’était de sceller les mots à l’intérieur pour les conserver. »

À la fois peintre et sculpteure, ce projet lui est tombé dessus par le plus pur des hasards. Lors d’une fête entre amis, les convives étaient invités à mettre dans le feu un objet qui représentait un épisode de leur vie qu’ils voulaient laisser derrière eux.

Odette Théberge expose Mementos au Musée Bruck, de Cowansville, jusqu’au 28 avril.

« L’un d’eux avait déjà été militant communiste et il avait des livres là-dessus. Il les a brûlés. Le lendemain matin, il restait dans le feu quelques reliures et des livres qui avaient moins brûlé parce qu’ils étaient pris ensemble. J’ai tout ramassé ce qui restait, j’ai mis ça de côté. Un an plus tard, j’ai commencé à les nettoyer, à les gratter, à enlever ce qui est volatile et j’ai commencé à essayer de figer ce qui était là. Ça a donné le Mementos No 1. J’ai essayé de figer les mouvements du papier avec du polymère et des seringues. C’est du travail de longue haleine parce qu’il faut d’abord attendre que l’odeur s’en aille. Puis il faut sceller couche par couche tous les petits interstices. »

Raoul Duguay aussi
Elle a par la suite cherché des livres qu’elle pourrait brûler, tout en contrôlant la carbonisation. Mme Théberge pouvait alors faire un choix de formats, de type de couverture et de style de papier.

L’artiste de Québec a par ailleurs inséré des lettres de plomb à travers certains de ses livres figés, comme si les lettres voulaient en sortir. Elle a également intégré le travail de poètes québécois dans certaines de ses œuvres, comme Raoul Duguay ou Pierre Morency.

Un leporello, c’est-à-dire un livre accordéon, trône dans une des salles du musée. Pour l’obtenir, Mme Théberge a assemblé des pages blanches qu’elle a peintes et sur lesquelles elle fait des collages. Lorsque l’intérieur a été terminé, elle l’a refermé avant de le carboniser.

Elle aime aussi mettre en situation certains livres, comme un lot de bouquins attachés par une ceinture, rappelant une époque aujourd’hui révolue où les livres étaient transportés ainsi.

Son travail de minutie peut être admiré jusqu’au 28 avril.