Pascal Faucher, à 16 ans, en train de dévorer un spaghetti. Ses premiers pas dans le marché du travail allaient aussi l'emmener du côté de la restauration, mais avec un aspect plus... oriental.

Enfin, du liquide!

C'est la faute à Rémi. J'avais 16 ans. Nous étions dans mon restaurant chinois favori, à Terrebonne. Je me plaignais de ne pas trouver de job d'été. Mon camarade de secondaire s'est aussitôt levé pour demander aux propriétaires s'ils cherchaient quelqu'un. Pour faire n'importe quoi. Laver la vaisselle? D'accord.
C'est là que ma carrière de travailleur a commencé. En 1992, dans le coin «plonge» d'un buffet chinois à l'achalandage monstrueux. Il y avait, comment dire... beaucoup, beaucoup de vaisselle à laver. Énormément. À la folie, même. Sérieusement, je pense avoir lavé plus de vaisselle là-bas que dans toute ma vie à la maison. Les soirs de grande affluence (c'est-à-dire tous les jours qui finissent en «i», sauf peut-être le lundi), on en empilait en faisant de grandes tours instables comme dans les dessins animés: une montagne de bols à soupe sales, des petites assiettes, des grandes assiettes, des bols à dessert, des ustensiles jetés sans ménagement dans des bacs d'eau... Un capharnaüm d'hygiène en devenir.
Après avoir pointé nos pistolets à eau sur lesdites tours afin de les décrasser sommairement (et un peu sur nos collègues, pour le fun), on répartissait les plats sur des plateaux qu'on fourrait ensuite dans un lave-vaisselle à puissance industrielle, plus ou moins étanche, qui nettoyait le tout à grands coups d'eau bouillante.
Une minute plus tard, on ressortait la vaisselle encore brûlante et on l'empilait illico dans des chariots pour la retourner au buffet, et ainsi de suite, c'était le grand cycle du couvert cantonnais.
Humidité
Jusque-là, ça peut avoir l'air pas si pire, j'en conviens. Sauf que si vous avez lu attentivement, vous avez remarqué que: pistolets à eau qui gicle un peu partout + bacs débordants + lave-vaisselle peu étanche = on était tous «trempes à lavette» à la fin de la soirée, que nous le voulûmes ou non. Sans blague, on m'avait conseillé de m'acheter des bottes d'eau pour faire ce boulot. Au début, j'ai rechigné, mais je me suis vite rendu compte que ça ne servait à rien de liquéfier mes souliers de course à chaque quart de travail.
Et on pouvait être deux, trois, quatre, même cinq gars à ne faire que ça, laver de la vaisselle de 16h à la fermeture et au-delà. Surtout des ados en manque d'argent de poche. Il s'installait entre nous une étrange complicité faite de moiteur, de fumet de poulet à l'ananas et de méfiance envers les autres employés de la large cuisine, une douzaine de Chinois qui se parlaient, ou plutôt se criaient entre eux dans leur langue natale.
Ils étaient directs, exigeants, mais sympathiques. En prime, ils nous nourrissaient. Bizarrement, toute la bouffe que j'ai mangée en travaillant là-bas - pendant deux ans! - ne m'a pas fait perdre le goût des buffets chinois, au contraire. Et je n'oublierai jamais ma première paye: une jolie liasse de 220$ en billets de 20$ qui m'a fait me demander combien de parties de jeu d'arcade à 25 cents je pouvais me payer avec tout ce magot (résultat: 880. Je ca-po-tais). Hé oui, j'étais payé comptant (d'où l'audacieux double sens du titre de cet article) et au noir. Au salaire minimum, aussi, mais j'avais enfin de l'argent de poche digne de ce nom. Finalement, la question qu'on m'a le plus fréquemment posée: est-ce que c'était propre dans la cuisine? Très propre, en fait. Nickel. Et vlan les préjugés. Mais les toilettes des employés étaient dégueux.