Apprendre à briser la glace

Débarqué depuis peu à Granby, je me donne comme mission d'expérimenter les multiples activités de plein air qu'on trouve dans la région. Je ne suis ni un athlète ni un expert, mais je veux bien apprendre ce que les gens du coin voudront m'enseigner. Chaque semaine, je raconterai mes petites escapades dans cette chronique, question de vous donner la bougeotte et quelques idées de sortie.
Un froid sibérien faisait claquer des dents tout le sud du Québec ce matin-là. Par la fenêtre de la cuisine, je regardais les voisins essayer de réanimer la batterie de leur voiture. Ça n'augurait rien de bon pour la journée où j'avais donné rendez-vous à Jean-Philippe Gouin, propriétaire de l'école d'escalade Chamox, à Sherbrooke.
N'empêche, la fébrilité à l'idée de grimper une paroi de glace pour la première fois est venue à bout de ma moumounerie. Je file sur l'autoroute 10 en direction de la station de ski du Mont-Orford.
Précision: mon expérience d'escalade est plutôt limitée. Hormis les comptoirs de cuisine et les pommiers, j'ai grimpé un mur artificiel à quelques reprises non sans éprouver du vertige. Disons que mes gènes ressemblent plus à ceux de la tortue qu'à ceux du chamois.
Située tout près du stationnement, la tour d'escalade est bien visible en arrivant sur le site, avec en toile de fond les pentes de ski. Pour une expérience "totale", on préférera aller à la gorge de Coaticook ou au Vermont, qui comptent bon nombre de voies de glace formées par le ruissellement de l'eau et qui sont accessibles après une balade santé en forêt. L'avantage du Mont-Orford, c'est que l'apprenti grimpeur arrive directement à la paroi d'escalade et peut profiter des services de la station (chalet, toilettes et cantine).
Jean-Philippe, qui a pratiqué l'alpinisme un peu partout dans le monde, a ouvert son école d'escalade en 2008. Il m'explique certaines nuances entre les différents types de surface.
«Sur rocher, on utilise ses mains pour se hisser, tandis que sur la glace, il faut employer des piolets. Un jeune de moins de 12 ans aura plus de difficulté à le manier puisqu'il faut une certaine force pour le planter assez profondément.» Le facteur climatique est à prendre en considération également. Je vais comprendre pourquoi un peu plus tard.
Si rien n'interdit à un apprenti grimpeur de se lancer à la conquête d'une voie de glace, une formation est fortement recommandée. «Un grimpeur sur roche va maîtriser les techniques en quelques heures, mais quelqu'un qui commence devrait au moins suivre un cours de deux jours», soutient Jean-Philippe.
Les présentations faites, mon instructeur d'un jour m'aide à enfiler l'équipement: harnais, bottes, casque et crampons. Les bottes d'escalade, façonnées pour supporter les crampons, valent à elles seules 500 dollars. Mieux vaut être certain d'aimer ça avant d'acheter. Sinon, règle générale, les écoles d'escalade fournissent le matériel et quelques commerces spécialisés en font aussi la location.
Au pied de la tour, Jean-Philippe m'explique les rudiments de l'escalade avant de nouer la corde qui va me permettre de monter sans m'écraser par terre. Vous l'aurez compris, mon instructeur tient l'autre bout, je dois rester sympa avec lui.
C'est le temps d'y aller. Je pioche dans la glace sans trop de conviction.
Vas-y plus fort, aie pas peur de lui faire mal, me lance-t-il.
À bout de bras, je perce avec plus de vigueur un premier trou de deux ou trois centimètres dans la paroi, suivi d'un second. Au tour de mes pieds de se tailler une place. Je monte d'un cran.
Selon ses instructions, mes pieds doivent demeurer vis-à-vis et à une distance d'un mètre. Il m'indique aussi qu'il faut planter le piolet dans l'axe du corps pour éviter de chavirer dans le vide lorsque mon autre piolet lâchera prise.
Je m'exécute, étape par étape. En milieu de parcours, un premier constat me vient à l'esprit: je manque d'endurance Jean-Philippe m'expliquera plus tard qu'il vaut mieux prendre des pauses en cours d'ascension pour ne pas se brûler trop rapidement , mais pour l'instant, mes avants-bras sont en feu, sans compter le froid qui engourdit mes doigts. L'adrénaline me pousse néanmoins à monter jusqu'au sommet.
En redescendant au bout de la corde, je comprends alors un peu mieux à la motivation des grimpeurs qui se portent à l'assaut de falaises vertigineuses: la satisfaction d'avoir dompté un instant ses craintes. Une expérience que je recommencerai aussitôt que j'aurai amélioré mon endurance.