Une graine virtuelle est plantée, jusqu’à devenir un arbre si l’utilisateur résiste à la tentation d’utiliser son téléphone pendant un temps donné en utilisant l'app Forest.
Une graine virtuelle est plantée, jusqu’à devenir un arbre si l’utilisateur résiste à la tentation d’utiliser son téléphone pendant un temps donné en utilisant l'app Forest.

Le télétravail, une aubaine pour les marchands de sevrage numérique

ROJO Burckel
Agence France-Presse
PARIS — Appels, messages, notifications... Les sollicitations numériques étaient déjà omniprésentes, elles ont encore bondi avec la généralisation du télétravail: une aubaine pour les applications mobiles et outils de sevrage numérique qui promettent sérénité et efficacité, une «détox» non sans paradoxe.

L’application taïwanaise Forest caracole ainsi en tête des ventes des applications payantes sur l’Apple Store, avec plus de 40 millions de téléchargements dans le monde.

Elle utilise le principe de «gamification», soit «se servir de mécanismes de jeu pour engager et motiver numériquement les utilisateurs», explique Shaokan Pi, fondateur et pdg, à l’AFP. Une graine virtuelle est plantée, jusqu’à devenir un arbre si l’utilisateur résiste à la tentation d’utiliser son téléphone pendant un temps donné.

«Forest a vu une augmentation du nombre de téléchargements estimé à trois millions, attribuable à la crise de la COVID», poursuit Shaokan Pi. «Nous avons constaté une augmentation de 120 % des téléchargements au premier semestre de cette année par rapport à celui de l’année dernière. Notre chiffre d’affaires a augmenté de 60 %».

Même satisfaction chez Google avec l’outil gratuit «Bien-être numérique», qui enregistre «une forte augmentation du nombre d’utilisateurs actifs depuis le début de la crise», assure à l’AFP Rose La Prairie, cheffe de produit chez Google.

«Focus Keeper», une application coréenne qui se base sur la technique de gestion du temps Pomodoro — des cycles de quatre périodes de travail de 25 minutes et cinq minutes de pause — constate également les effets de la crise sanitaire. Une augmentation des téléchargements et de l’utilisation de 60% selon Sangwon Kim, pdg de Pixo Inc., la société qui développe Focus Keeper.

Ces applications reposent généralement sur un modèle économique dit «freemium». Leurs versions de base sont téléchargeables gratuitement, mais les utilisateurs doivent payer pour plus de fonctionnalités.

Contre l’«abrutissement par l’écran»

«On a vu apparaître la monétisation du temps de concentration à partir du moment où s’est installée dans le grand public l’idée que les grands opérateurs numériques volaient du temps d’attention et que ça menait à des formes d’abrutissement par l’écran», soutient Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en sciences de l’information à l’Université de Nantes.

En mai 2016, Tristan Harris, ex-ingénieur chez Google, publiait un article sur Medium intitulé «Comment la technologie pirate l’esprit des gens», démontant les mécanismes de l’économie de l’attention, et ce par quelqu’un qui les a conçus.

«Les personnes ont compris que des designers étaient payés pour qu’on soit de plus en plus accro aux écrans avec des stratégies de persuasion issues de la psychologie cognitive», poursuit Olivier Ertzscheid.

Yves Citton, co-directeur de la revue Multitudes et directeur de l’ouvrage «Pour une écologie de l’attention», évoque le principe de «faillance» ou autrement dit, «ce à quoi nous ne pouvons pas ne pas faire attention», pour expliquer le fonctionnement des notifications et autres alertes numériques.

Un peu comme une sirène de pompier, une notification force en quelque sorte à consulter son cellulaire. D’autant plus que les alertes numériques sont personnalisées, ce qui les rend encore plus attrayantes.

À propos de ce marché du «bien-être numérique», il met en garde: «Il y a un marché à partir du moment où on se rend compte que notre attention est généralement marchandisée et que nous vivons dans un monde de faillances qui nous épuisent. C’est une marchandisation non pas de l’attention, mais de la protection de l’attention. Et ça va absolument de pair».

En parallèle, le télétravail met au défi l’autocontrôle, autrement dit «ce qui nous permet de différer certaines choses pour mieux se concentrer sur une tâche», explique Marie-Hélène Marie, psychologue du développement.

«L’autocontrôle n’est pas forcément valorisé dans notre société. Au travail ou à l’école, on nous demande de nous soumettre à un cadre extérieur». Un cadre auquel les applications de concentration se substituent avec une logique de récompense.

«Ce qui est paradoxal, c’est qu’en termes de psychologie cognitive, ces applications utilisent exactement les mêmes ressorts de la dépendance que les applications contre lesquelles elles sont censées lutter», alerte Olivier Ertzscheid: «Elles créent les problèmes qu’elles se proposent de traiter.»