Washington estime que Huawei menace sa sécurité nationale et la vie privée de ses utilisateurs en raison de ses liens étroits avec le gouvernement chinois, des accusations que le groupe rejette.

Huawei, dernier front dans l'offensive tous azimuts de Washington contre Pékin

WASHINGTON — L'attaque contre le géant chinois des télécoms Huawei a ouvert un nouveau front dans l'offensive tous azimuts engagée contre la Chine par les États-Unis de Donald Trump, persuadé que seul le rapport de force pourra freiner la montée en puissance de Pékin.

L'administration américaine voit la Chine comme la principale «menace à long terme» et continue de peaufiner sa stratégie pour remporter cette confrontation, dans le sillage du discours tonitruant du vice-président Mike Pence qui, avec des accents dignes de la Guerre froide, avait multiplié à l'automne les accusations contre les dirigeants chinois.

Cette nouvelle phase dans les relations entre les deux pays est le reflet, selon Jonathan Hillman, du Centre pour les études internationales et stratégiques, des désillusions de la classe politique américaine, qui a renoncé à l'idée que le développement économique allait progressivement démocratiser la Chine et en faire un partenaire plus maniable.

«Pour faire simple, la Chine ne devient pas davantage comme nous», explique-t-il. «Ils ont profité de ce qui leur était favorable dans la mondialisation, mais l'État a gardé le contrôle. Et je pense que tout cela nous dirige vers une plus grande concurrence.»

Huawei est un symptôme de cette nouvelle donne. Washington estime que cet acteur incontournable des télécoms menace sa sécurité nationale et la vie privée de ses utilisateurs en raison de ses liens étroits avec le gouvernement chinois, des accusations que le groupe rejette.

«Concurrent économique et idéologique»

L'administration Trump a donc engagé une vaste campagne dont l'intensité est montée d'un cran la semaine dernière lorsque le milliardaire républicain a interdit aux réseaux américains de se fournir en équipements auprès de sociétés étrangères jugées à risque — une mesure ciblant clairement Huawei.

Mais les inquiétudes des États-Unis vont bien au-delà. Et la Chine, motif d'exaspération dans le monde des affaires américain, est devenue l'un des rares sujets de consensus au sein d'une classe politique américaine ultra-divisée.

L'offensive contre Huawei intervient en effet au moment où les négociations patinent entre les deux premières puissances économiques mondiales pour mettre fin à la guerre commerciale qu'elles se livrent à coups de taxes douanières punitives.

Washington accuse Pékin de pratiques déloyales, comme le vol de propriété intellectuelle et le piratage informatique, et lui reproche de surendetter les pays en développement avec son projet des «nouvelles routes de la soie». Les États-Unis s'inquiètent aussi de la montée en puissance militaire chinoise, notamment en mer de Chine méridionale et à l'égard de Taïwan.

L'administration a enfin dénoncé les détentions massives de musulmans ouïghours dans l'ouest du pays.

La Russie de Vladimir Poutine inquiète aussi Washington, mais elle est vue comme une «survivante», a expliqué la directrice du service des études stratégiques au département d'État américain, Kiron Skinner, lors d'un récent forum. «Mais la Chine, nous la voyons davantage comme une menace à long terme», a-t-elle ajouté.

Même si le chef de la diplomatie Mike Pompeo a assuré que les États-Unis ne se considéraient pas comme en «guerre froide» avec la Chine, Mme Skinner a explicitement comparé le géant asiatique à l'Union soviétique.

L'URSS avait des armes nucléaires et une armée solide, mais son économie était «arriérée», a-t-elle estimé. «En Chine, on a un concurrent économique et un concurrent idéologique, qui cherche à avoir une influence mondiale, une chose à laquelle nous ne nous attendions pas il y a quelques dizaines d'années à peine.»

Relations commerciales désagrégées

Washington tente d'ailleurs d'inclure Pékin dans son face-à-face avec Moscou sur le contrôle des armements. Et côté chinois, on essaie aussi d'élargir la confrontation : un haut représentant en Europe de Huawei, Abraham Liu, a ainsi appelé mardi les Européens à ne pas rester les bras croisés face aux «attaques» américaines, qui visent selon lui «l'ordre libéral fondé sur des règles» que la Chine se plaît à invoquer face à l'unilatéralisme de Donald Trump.

Pour Jake Stokes, qui fut le conseiller pour l'Asie du démocrate Joe Biden lorsqu'il était vice-président de Barack Obama, l'administration Trump a tendance à voir dans les relations avec la Chine un jeu où le gagnant rafle tout, alors que le précédent gouvernement américain cherchait des domaines de coopération positive avec Pékin.

«Cela dit, je pense qu'il y a un consensus (...) selon lequel un rééquilibrage est justifié, et que c'est juste une conséquence naturelle d'un équilibre des pouvoirs modifié par la montée en puissance de la Chine», indique M. Stokes, aujourd'hui expert au centre de réflexion United States Institute of Peace.

Les relations commerciales avec la Chine, longtemps basées sur l'offre de main-d'œuvre chinoise à bas prix, «se désagrègent», indique-t-il. «Une part importante et croissante de la Chine est un pays développé et elle agit comme un pays développé», ajoute M. Stokes.