L’environnement numérique va affecter nos capacités cognitives comme l’attention, la concentration et l’organisation.

Briser des mythes sur les téléphones intelligents

Les téléphones intelligents nous rendent-ils plus stupides? La question est accrocheuse; la réponse beaucoup plus complexe. En prononçant une conférence sur cette question, Charles-Antoine Barbeau-Meunier, étudiant à la faculté de médecine de l’UdeS, s’intéresse aux mythes et aux réalités de l’impact du numérique sur notre cerveau.

L’étudiant se penchera sur la question mardi, lors d’une soirée consacrée à la dépendance à l’ère du numérique, dans le cadre de la Semaine du cerveau.

« Comme c’est un sujet très populaire et sensationnaliste — il y a tellement d’articles qui vont nous dire qu’on va devenir abrutis et paresseux —, un des objectifs est de briser des mythes, que les gens ne sortent pas de là avec des idées super polarisées (...)

« C’est facile à la surface d’avoir beaucoup d’inquiétudes sur ce qu’on ne connaît pas... Oui, en creusant, il y a des enjeux qui sont réels, mais c’est trop facile de sauter aux conclusions que ça rend stupide », lance d’entrée de jeu l’étudiant.

A-t-on beaucoup de données tangibles des effets des téléphones intelligents (TI) sur le cerveau?

« Ça dépend de ce que l’on regarde comme données. Si on voulait regarder des données sur le cerveau à long terme, est-ce que notre cerveau aura tendance à s’atrophier ou à se connecter différemment? Ou est-ce qu’il aura des problèmes de régulation émotionnels? C’est très difficile de documenter ça. Ça prend des études à long terme (...) Un des plus grands obstacles à comprendre l’impact des téléphones intelligents, c’est que si on veut faire une étude rigoureuse, on veut avoir une population qui a des téléphones intelligents ou internet et les réseaux sociaux, et une autre qui n’en a pas pour comparer. C’est la première fois dans l’histoire que l’on n’est pas capable d’avoir une population contrôle! On n’est pas capable d’avoir une population qui n’a jamais été en contact avec internet et les TI. »

Le sujet oblige à être nuancé parce qu’il y a plusieurs limites à la recherche dans ce domaine, avance Charles-Antoine Barbeau-Meunier.

L’usage accru ou excessif des TI, d’internet et des jeux vidéo soulève des préoccupations pour la performance scolaire, puisque des données ont montré des baisses de la performance scolaire.

Charles-Antoine Barbeau-Meunier

« Ce n’est pas une association très forte, mais elle est présente malgré tout », indique-t-il en ajoutant qu’un facteur tierce pourrait aussi influencer ces conclusions.

Ce n’est pas, néanmoins, un marqueur direct de l’intelligence : « Tout ce que ça nous dit, c’est qu’on performe moins à l’école. »

En termes de constats, ce qu’on a de plus solide, avance le chercheur, c’est que l’environnement numérique va affecter nos capacités cognitives comme l’attention, la concentration et l’organisation.

« Plusieurs études le documentent assez bien : on va être plus facilement distrait, on va moins inhiber ses impulsions, on va plus facilement vers la gratification facile. »

Ces distractions faciles à l’heure du multitâche ne nous rendent pas plus efficaces, bien au contraire.

« On n’est pas moins intelligent, mais on est peut-être moins en mesure d’être en contrôle sur l’environnement », commente l’étudiant qui mène un programme de double doctorat de médecine et recherche.

La Tribune s’était déjà entretenue avec l’étudiant de 31 ans alors qu’il s’était intéressé à l’empathie dans le milieu de la santé. Son intérêt pour les effets du numérique a d’ailleurs grandi en s’intéressant à la question de l’empathie.

« L’empathie repose beaucoup sur la présence de l’autre, sur le visage, sur une pleine attention qu’on est en mesure d’offrir à autrui. Si on est dans un milieu où on est très distrait, c’est difficile d’être empathique, on est distrait... Si la personne est au bout d’un écran, qu’on communique par texto, on est coupé du non verbal, d’une foule d’informations qui permettent de s’ancrer dans l’autre, de ressentir les états mentaux et affectifs de l’autre. »

La Semaine du cerveau est organisée par le Centre d’excellence en neurosciences de l’Université de Sherbrooke (CNS) et parrainée par le professeur-chercheur David Fortin.

En plus de la conférence de Charles-Antoine Barbeau-Meunier, les participants pourront aussi assister mardi à celle du professeur Gregory West, de l’Université de Montréal, intitulée « L’impact des jeux vidéo sur la plasticité de l’hippocampe », et à celle du professeur Amnon Jacob Suissa, de l’UQAM, « Le choc des écrans : Que penser? Que faire? ». Elles auront lieu au Boquébière à compter de 17 h.

Une application pour aider les jeunes à contrôler leur temps d’écran

Afin de mieux encadrer les jeunes face aux « outils de distraction massifs » que peuvent être les téléphones intelligents, Charles-Antoine Barbeau-Meunier planche sur une application mobile, avec deux autres étudiants, qui permettra aux jeunes utilisateurs de voir combien de temps ils passent sur ces plateformes et de fixer des cibles de réduction du temps d’utilisation.

L’étudiant au doctorat travaille conjointement à ce projet avec Djamila Saad et Michelle Houde, étudiantes à McGill et à l’Université de Montréal.

Une telle application pourrait servir à tout le monde, mais le trio vise principalement les jeunes du secondaire, afin qu’ils aient plus de contrôle sur leurs appareils.

Des entreprises comme Google ont déjà mis en place certaines applications, mais elles demandent beaucoup d’efforts à l’usager pour les configurer, estime l’étudiant.  

« Je persiste à croire que comme ces entreprises capitalisent sur le fait qu’on passe plus de temps (sur leurs plateformes), elles offrent ça pour avoir comme un examen de conscience, mais ultimement, elles ne visent pas à ce que ce soit particulièrement efficace. » L’étudiant de 31 ans rappelle que les réseaux comme Facebook, cotés à la bourse, sont conçus à l’origine pour qu’on y passe le plus de temps : l’environnement numérique est conçu pour être addictif.

« Il faut que ces plateformes-là soient capables de capturer notre attention et d’interrompre notre quotidien... elles sont conçues pour qu’elles soient addictives. Clairement, c’est conçu pour être distrayant... »

« Ce qu’on veut offrir, c’est vraiment une application qui va coacher les jeunes et mettre des cibles. Par exemple : je veux utiliser 20 % moins le téléphone que les gens de mon âge. Ou 20 % de moins que je l’utilisais le mois dernier. Le téléphone peut tenir compte de l’utilisation au fil de la semaine et dire, techniquement, qu’il te reste 8 heures (...) La vaste majorité des adolescents qu’on a sondés trouvent qu’ils utilisent trop le téléphone. Ils en sont conscients, ils souhaiteraient utiliser moins leur téléphone. » 

Le prototype pourrait être prêt en mai et serait alors testé par une première cohorte d’adolescents. 

« En parallèle, on prépare des capsules de sensibilisation sur des mythes face à l’utilisation des téléphones intelligents. Comme ça, ceux qui n’ont pas l’application peuvent quand même être sensibilisés. »

Le trio veut éventuellement approcher les commissions scolaires pour présenter des ateliers. 

« En neurosciences, on sait très bien que le cerveau est absolument incapable de porter attention à deux choses en même temps. L’attention, par défaut, repose sur un objet à la fois. »