À l’instar de Julia, plusieurs entrepreneurs peinent à voir la lumière au bout du tunnel depuis le début de la pandémie.
À l’instar de Julia, plusieurs entrepreneurs peinent à voir la lumière au bout du tunnel depuis le début de la pandémie.

Santé mentale: pour en finir avec le mythe de l’entrepreneur surhumain

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
« Je suis en train de me noyer »: c’est en ces mots que Julia (nom fictif), entrepreneure dans le commerce de détail en Haute-Yamaska, illustre la détresse à laquelle elle est en proie depuis que la pandémie a frappé de plein fouet le Québec.

« Depuis le printemps, on ne fait qu’encaisser les vagues, poursuit-elle. J’essaie de survivre, de garder la tête hors de l’eau, tout ça en menant le bateau pour mon équipe. »

La commerçante était déjà fatiguée avant que ne survienne la fermeture imposée de sa boutique, à l’instar de milliers d’autres dans la province, en mars. Après plusieurs semaines à tenter de sauver l’entreprise, alors privée de revenus, la réouverture s’est avérée un autre défi. « Je n’ai pas eu le temps de reprendre mon souffle que je devais redevenir active sur les médias sociaux, offrir le meilleur service à la clientèle possible et gérer les employés, que je remplace pendant leurs vacances. »

Julia sait que des programmes d’aide financière d’urgence s’offrent à elle, mais le temps lui manque pour s’enquérir des détails et remplir les documents nécessaires. « Le seul moment où je pourrais, c’est passé minuit, réalise-t-elle. À un moment donné, il faut que j’essaie de dormir. »

Cet essoufflement empiète sur sa vie personnelle et familiale. « Je ne suis plus capable de rien faire. Le soir, j’espère presque qu’il va pleuvoir et que la partie de baseball de mon enfant soit annulée pour qu’on reste tranquilles à la maison devant un film. Je fais livrer de la pizza parce que je n’ai pas l’énergie de faire à manger », relate l’entrepreneure.

Prendre une pause ? Julia y a songé, mais entre dire et faire, il y a une montagne à gravir. « J’ai essayé de prendre des vacances, mais au bout de deux jours, il a fallu revenir », mentionne la femme d’affaires, constamment tiraillée entre les besoins de son entreprise et les siens.

« Ça revient toujours à choisir entre moi et mon entreprise. Je ne peux pas abandonner mon entreprise, car c’est ce qui me fait vivre. Mais si je ne prends pas soin de moi, je ne pourrai plus m’occuper de mon entreprise », résume-t-elle.

Résultat, Julia a choisi de ne pas rouvrir son commerce les dimanches et envisage de fermer les lundis pour souffler un peu.

Encore faudra-t-il que sa clientèle comprenne. « Les clients qui étaient gentils et patients avant le sont encore plus depuis la pandémie. À l’inverse, les plus exigeants et les plus impatients sont encore plus difficiles. Pour eux, parce qu’on a rouvert, c’est comme si rien ne s’était passé et que tout est revenu comme avant », détaille la commerçante.

« J’ai beau expliquer ma situation, peu de gens, à part d’autres entrepreneurs, sont en mesure de comprendre ma réalité, ajoute-t-elle. Les gens s’attendent des entrepreneurs à ce qu’ils soient toujours forts, qu’on continue de ramer dans la tempête. C’est comme si on n’avait pas le droit à nos moments de découragement. »

« Parfois, je me dis que ça serait plus simple de faire du 9 à 5 pour quelqu’un d’autre », laisse tomber Julia.

Charge mentale

Si des entrepreneurs font des affaires en or depuis le début de la pandémie parce qu’ils y ont vu une opportunité d’entreprendre un virage numérique qu’ils repoussaient sans cesse, d’autres vivent des moments plus pénibles alors que leurs contrats sont annulés les uns après les autres, souligne Louise Charette, présidente de la Société québécoise de la psychologie du travail et des organisations.

« C’est évident que ça amène sa dose d’anxiété. Certains ont même eu des idées suicidaires, parce que pour plusieurs entrepreneurs, leur compagnie est l’aboutissement du travail de toute une vie où ils ont investi leur sang et leur sueur, leur temps et leur énergie », note-t-elle.

« Comme employé et comme entrepreneur, on ne vit pas la crise de la même façon. La charge mentale n’est pas la même », relève pour sa part Martin Clermont, entrepreneur et président de la Chambre de commerce au Cœur de la Montérégie.

En effet, rappelle Mme Charette, « l’entrepreneur est souvent seul à porter tous les chapeaux, contrairement à une grande entreprise où ces tâches sont réparties entre plusieurs personnes. » L’attachement envers l’entreprise est également plus grand et son succès est intimement garant de celui de son fondateur.

La directrice générale de la Chambre de commerce de la Haute-Yamaska, Claude Surprenant, a elle aussi constaté la détresse de certains entrepreneurs. « Au début, les entrepreneurs étaient inquiets de savoir combien de temps la crise allait durer et comment celle-ci allait les affecter. Ils ne savaient pas s’ils recevraient de l’aide, énumère-t-elle. Au moment du déconfinement, c‘était l’inquiétude d’être prêt à rouvrir, d’être capable de respecter les mesures sanitaires imposées et l’inquiétude que les employés et les clients soient de retour. Maintenant, certains se demandent s’ils vont réussir à passer au travers, même avec de l’aide. »

« Les entrepreneurs font face à des défis qu’ils n’avaient jamais connus auparavant, poursuit-elle. Ils ont beau être créatifs, ils n’ont pas pu se préparer à ça. »