Pierre-Elliott Levasseur a indiqué que La Presse va continuer de défendre les mêmes valeurs qu’elle a défendues au cours des 50 dernières années. «La Presse a toujours défendu les intérêts du Québec et va continuer de défendre les intérêts du Québec», a-t-il affirmé.

La Presse devient un OBNL

La Presse se détache de Power Corporation et devient un organisme indépendant à but non lucratif (OBNL), ouvrant ainsi la porte à des dons philanthropiques, à une aide gouvernementale et à un régime fiscal plus avantageux, tout en se mettant à l’abri d’acheteurs éventuels.

Le président du quotidien de la rue Saint-Laurent, Pierre-Elliott Levasseur, a annoncé mardi que «pour assurer son développement (La Presse) évoluera au sein d’une structure sans but lucratif qui deviendra l’unique actionnaire de La Presse».

«C’est le meilleur des deux mondes», a assuré M. Levasseur en conférence de presse à la suite d’une rencontre avec les employés.

Invoquant le dernier budget fédéral, qui prévoit «étudier de nouveaux modèles pour permettre aux médias de recevoir des dons et du soutien philanthropique», M. Levasseur a fait valoir qu’il était nécessaire de présenter un «nouveau modèle d’affaires» tel que l’invoque constamment la ministre fédérale du Patrimoine Mélanie Joly, parce qu’«il n’y a pas un donateur, il n’y a pas une personne dans la communauté qui va (...) donner de l’argent à La Presse qui est détenue par Power Corporation».

Power Corporation se retire donc comme actionnaire du quotidien, mais non sans lui donner les moyens de prendre son envol; ainsi, le conglomérat versera une contribution de 50 millions $ à la nouvelle entité et assumera entièrement les obligations passées des régimes de retraite.

Par contre, assure M. Levasseur, les lecteurs ne verront aucune différence : «La Presse va continuer de défendre les mêmes valeurs qu’elle a défendues au cours des 50 dernières années : La Presse a toujours défendu les intérêts du Québec et va continuer de défendre les intérêts du Québec», a-t-il affirmé ajoutant qu’aucune mise à pied n’était prévue et que les journalistes, chroniqueurs, éditorialistes et patrons de la salle de nouvelles demeureraient en poste.

États financiers secrets

M. Levasseur et l’éditeur du quotidien, Guy Crevier, n’ont cependant pas voulu révéler l’ampleur du déficit que présente le régime de retraite des employés.

Ils ont expliqué qu’un autre régime de retraite sera mis en place par la nouvelle structure et que les retraités continueront de recevoir leur pension du fonds assuré par Power, que les employés actifs recevront à leur retraite deux chèques, un du régime détenu par Power et l’autre du nouveau régime et que les futurs employés cotiseront exclusivement au régime de l’OBNL.

Bien que les résultats réels de La Presse demeurent eux aussi secrets — amalgamés avec plusieurs autres entités sous la rubrique «autres filiales» dans les résultats de Power corp — Guy Crevier a cependant tenu à contrer certaines données spéculatives qui ont circulé dans le passé : «Tous les chiffres qui sont avancés par nos concurrents sur l’état de nos pertes, il y a beaucoup de folklore dans ça», a-t-il dit. Selon lui, dévoiler ses résultats placerait l’entreprise en désavantage concurrentiel face à des «compétiteurs géants» comme Québecor et Bell.

Fiducie et transparence

Cela pourrait toutefois changer avec la nouvelle structure. L’OBNL sera en effet chapeauté par une «fiducie d’utilité sociale» qui deviendra l’unique actionnaire de La Presse.

Cette approche réjouit les quatre syndicats de l’entreprise. Leur porte-parole, Charles Côté, a d’ailleurs accueilli «favorablement» l’annonce «dans la mesure où cette structure continue d’assurer l’indépendance de l’information et le maintien des emplois», des assurances fournies par la haute direction, mardi.

Mais surtout, l’occasion est inédite pour les syndiqués d’obtenir les informations financières qu’ils réclament depuis des années : «Toute fiducie d’utilité sociale devrait avoir une pratique de transparence économique et de gestion collaborative sinon participative et, par conséquent, les employés veulent avoir une place au conseil d’administration.»

La démarche a par ailleurs comme effet collatéral de mettre fin à la spéculation qui courait depuis quelques années sur une éventuelle vente du quotidien.

«Je ne vois pas comment quelqu’un peut acheter un organisme à but non lucratif», a laissé tomber Guy Crevier à ce sujet.

L’un des acheteurs potentiels, l’homme d’affaires et actionnaire de Power Corporation, Graeme Roustan, exigeait de Power Corporation qu’elle se départisse de cet actif en raison des pertes qui y sont associées. Il se disait même prêt à acheter La Presse, rendre l’abonnement payant et recommencer à publier une version en papier.

Rejoint par La Presse canadienne, M. Roustan a déclaré par voie de courriel que la décision de transformer La Presse et de ne pas la mettre en vente «m’indique qu’elle perd tellement d’argent que personne ne l’achèterait».

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L’ASSEMBLÉE NATIONALE DEVRA SE PRONONCER

Le quotidien La Presse aura besoin de la collaboration de tous les élus de l’Assemblée nationale avant de pouvoir se transformer en organisme sans but lucratif.

Le gouvernement québécois avait approuvé il y a 51 ans l’achat de La Presse par la famille Desmarais par l’entremise d’une loi privée. Un nouveau projet de loi doit maintenant invalider l’ancien, si possible avant la fin de la session parlementaire, le 15 juin.

Le premier ministre Philippe Couillard croit qu’une adoption rapide est possible, mais «la collaboration des partis d’opposition sera nécessaire».

Tous les élus de l’Assemblée nationale ont salué la transformation de La Presse mardi, pour autant qu’elle préserve la qualité et la diversité de l’information au Québec. «Il n’y a pas d’inquiétude sur l’avenir du journal avec cette proposition», croit M. Couillard. 

Selon lui, il faut continuer à soutenir les médias dans leur virage numérique, comme son gouvernement a commencé à le faire depuis un an. Au dernier budget, le gouvernement Couillard a annoncé une aide de 64,7 millions $ sous forme de crédit d’impôt pour appuyer le virage numérique de la presse écrite. 

M. Couillard hésite toutefois à aller plus loin, afin de préserver l’indépendance des journaux. «Je serais très, très prudent avant d’établir une règle par laquelle les gouvernements ou les partis politiques seraient vus comme étant directement à la source du financement des médias.»

Le chef du Parti québécois Jean-François Lisée a également plaidé en faveur de la survie des médias, à condition qu’ils soient tous traités de façon équitable. «Je veux que le gouvernement ait un programme d’aide aux médias qui ne fasse pas de gagnant, pas de perdant, que tout le monde soit sur le même pied. Je ne veux pas de traitement particulier pour un média en particulier.»

Nouveau modèle

François Bonnardel, député de la Coalition avenir Québec, reconnaît que «les médias sont en crise» et que leur situation est «extrêmement difficile». Selon lui, le gouvernement doit se pencher sur cette situation et suivre avec attention le nouveau modèle que La Presse développera. «C’est peut-être un modèle unique, qui va faire peut-être des petits un jour.»

Gabriel Nadeau-Dubois, député de Québec solidaire, voit d’un bon œil le fait que La Presse s’éloigne de «gros intérêts économiques». «C’est pas inintéressant d’essayer des nouveaux modèles d’affaires dans le monde des médias, parce que de toute évidence, le modèle actuel a du plomb dans l’aile.»  Patricia Cloutier