Le Granbyen Dardan Isufi (à droite) et son partenaire Raphaël Gaudreault sont derrière EVA, une application coopérative de covoiturage dont les retombées seraient entièrement locales.

« Déconstruire le monopole d’Uber »

Une jeune coopérative de transport collaboratif cofondée par un Granbyen peine à faire sa place sur le marché du covoiturage. Elle pointe du doigt le projet-pilote liant Québec à Uber, qui créerait un monopole empêchant les entreprises québécoises de lui faire concurrence.

Dardan Isufi et son partenaire Raphaël Gaudreault, originaire de Chicoutimi, sont derrière EVA, une application coopérative de covoiturage dont les retombées seraient entièrement locales. L’entreprise a vu le jour l’an dernier dans la foulée des pourparlers entre Québec et Uber, qui menaçait alors de quitter la province.

« À nos yeux, Uber n’est pas une solution viable, mais l’offre de service était intéressante », indique M. Gaudreault. Contrairement à l’entreprise américaine, les profits d’EVA ne seraient pas délocalisés à l’extérieur du Québec, explique-t-on. Qui plus est, seulement 15 % du prix de la course servira à financer les opérations de la coopérative, alors que le géant américain empoche plutôt 25 % du montant.

En janvier, une demande a été logée par EVA au ministère des Transports du Québec pour lancer son service, mais celle-ci demeure à ce jour lettre morte. « On relance aux deux ou trois semaines, mais on n’a toujours pas de nouvelles », déplore M. Isufi, relevant une « lenteur » dans les procédures.

Dissuasifs
Le Granbyen considère que l’entente survenue en 2016 entre Uber, une multinationale américaine évaluée à plusieurs milliards de dollars, et le gouvernement du Québec et qui a été prolongée d’un an à l’automne 2017 empêche toute forme de concurrence sur le marché du transport collaboratif. L’un des principaux obstacles à l’invasion du marché par des joueurs québécois repose dans le processus d’inscription qui est, selon les fondateurs d’EVA, plus complexe et plus long que partout ailleurs en Amérique du Nord. De plus, les conditions imposées par Québec, notamment en ce qui concerne la vérification des antécédents judiciaires des chauffeurs et le nombre d’heures de formation leur étant imposées, ont de quoi décourager d’autres entreprises de se lancer. « On comprend que le but du projet-pilote est de freiner l’arrivée d’autres grandes entreprises américaines ici, mais ça anéantit aussi les efforts de jeunes pousses comme nous », renchérissent les entrepreneurs, exigeant que le gouvernement provincial mette fin au statu quo afin de briser le monopole d’Uber, provoqué par l’incapacité d’autres joueurs d’envahir l’industrie.

Dans son rapport déposé au gouvernement en juin 2018, le Groupe de travail sur l’économie collaborative, formé à la demande du premier ministre Philippe Couillard, suggère lui aussi de modifier le projet-pilote ou d’en créer un autre afin de permettre la concurrence dans ce créneau économique. « Il convient surtout de s’assurer que des acteurs locaux, notamment issus du milieu coopératif, puissent émerger et opérer de façon viable. La consultation a permis de confirmer qu’une telle volonté existe déjà, mais qu’elle est entravée par le contexte légal actuel », soulignent les auteurs du rapport, mentionnant que les initiatives comme EVA réduiraient les gaz à effet de serre et répondraient à des besoins actuels et futurs en mobilité durable.

Rien avant l’élection
Le député provincial de Granby, François Bonnardel, avait lui-même livré, en mains propres, la demande d’EVA, dont il juge le modèle d’affaires « impressionnant », au ministre André Fortin. « On arrive plus de huit mois plus tard et il n’y a toujours rien, rage l’élu. On a des technocrates de l’autre siècle qui ne voient pas le potentiel de jeunes sociétés québécoises. »

Selon lui, il faudra attendre après l’élection du 1er octobre prochain pour que le tir soit corrigé. « Il aurait fallu que le gouvernement dépose une loi pour ouvrir le projet-pilote à d’autres entreprises », estime-t-il.

Bien qu’elle ne soit pas encore opérationnelle, la coopérative EVA compterait près d’une centaine de membres. Il y aurait de l’intérêt autant au Québec qu’en Algérie, au Danemark, au Texas et dans l’État de New York, énumère Raphaël Gaudreault. « Dès qu’on a le feu vert du gouvernement, on est prêts à passer à l’action, ajoute Dardan Isufi. On voudrait d’abord l’implanter au Québec, parce que c’est ici que ça a été développé. »

Les cofondateurs d’EVA ont quand même encore espoir d’obtenir l’aval de Québec d’ici « quelques mois ». « Le projet-pilote peut encore être prolongé pour une dernière année, indique l’entrepreneur granbyen. Il est encore temps de déconstruire le monopole d’Uber. »

La direction des communications du ministère des Transports, à Québec, n’avait pas donné suite à notre demande formulée lundi, mardi en fin de journée.