Seulement 40 % du pétrole environ sert aux transports. Le reste passe dans d’innombrables autres applications, allant des revêtements de chaussée jusqu’aux fins plastiques en passant par les textiles.

Vérification faite: un monde sans pétrole, l'apocalypse?

L’affirmation «J’ai reçu récemment une vidéo que je qualifierais de pathétique (...qui a probablement été) commanditée par l’industrie pétrolière», s’insurge Odette Navratil, de Saint-Théophile. La vidéo [http://bit.ly/2Nl4H9u] en question est une capsule de quelques minutes de type «Qu’arriverait-il si?» et elle tente d’imaginer ce qui arriverait si nos sociétés décidaient ou devaient se priver complètement de pétrole du jour au lendemain. Le portrait décrit est loin d’être rose : «en moins d’un mois, la plupart des grandes villes deviendraient des zones anarchiques sans électricité ni nourriture [...et]en quelques mois la moitié de la population mondiale mourrait», à cause de la faim ou parce qu’ils n’auraient plus accès aux «produits de premiers soins et aux médicaments dérivés du pétrole». Plusieurs vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux reprennent ce thème apocalyptique, alors voyons ce qu’il en est.

Les faits

Il est impossible de «vérifier» la véracité de scénarios purement hypothétiques comme celui-là. Je laisserai donc de côté des affirmations telles que «la moitié de la population mondiale mourrait en quelques mois» ou encore «au bout de cinq ans, les survivants vivraient comme autour de 1900». Cependant, on peut évaluer si la base factuelle qui sert de point de départ à ces spéculations se tient debout. Ici, c’est la centralité du pétrole et de ses dérivés dans nos vies qui forme ce socle, et il y a deux choses à en dire.

La première, c’est que oui, il est absolument indéniable que le pétrole transcende notre monde. Son utilisation comme source d’énergie, bien sûr, est évidente, mais ce n’est qu’environ 40 % du pétrole qui sert aux transports, dit le chimiste de l’Université Laval Normand Voyer. Le reste passe dans d’innombrables autres applications, allant des revêtements de chaussée jusqu’aux fins plastiques en passant par les textiles. On parle donc ici d’une énorme part des objets de notre quotidien qui sont faits à partir de ce qu’il reste d’un baril de pétrole une fois qu’on en a extrait les carburants.

La vidéo de Mme Navratil mentionne à cet égard les «dentifrices, shampoings et crèmes à raser», notamment, ce qui est vrai, confirme M. Voyer : «Il y a beaucoup de cosmétiques qui sont à base de pétrole.»

Et il poursuit : «Les nylons, les diachylons, les détergents, beaucoup de médicaments sont dérivés du pétrole». Soulignons aussi que l’agriculture moderne ne serait pas aussi productive sans «or noir», car beaucoup de pesticides sont ou contiennent de ses dérivés.

«En ce moment, résume M. Voyer, on ne pourrait pas se passer complètement du pétrole.» Et sans aller jusqu’à cautionner l’alarmisme de la vidéo — qui parle, entre autres choses, de citadins désespérés qui attaqueraient des fermiers pour leur voler de la nourriture, rien de moins —, le chimiste croit tout de même qu’il y aurait «certainement un côté catastrophe si on devait s’en passer du jour au lendemain».

Or justement, c’est le second point à retenir, ici : personne (en dehors de ces vidéos apocalyptiques) ne parle de «sevrer» complètement nos sociétés du pétrole en 24 heures. Les décideurs et les écologistes ne sont pas tous également pressés de «sortir du pétrole», mais on parle ici d’un processus qui peut difficilement faire autrement que de s’étaler sur des décennies, justement à cause de l’immense utilité qu’a le pétrole actuellement.

Mais il existe des exemples montrant qu’il est possible de se passer de pétrole, et que c’est même bien entamé dans certains secteurs, indique M. Voyer. «La majorité des médicaments, avant, c’étaient des dérivés du pétrole. Aujourd’hui, c’est peut-être 50 %, et le reste est fait à partir de fermentations, avec des levures, des enzymes, etc. Alors on commence à avoir de plus en plus de médicaments biosourcés [NDLR qui ne sont pas issus de la pétrochimie]. Presque tous les antibiotiques sont biosourcés maintenant, alors que c’étaient des produits de synthèse avant. Alors on ne sera peut-être pas totalement capable de se passer du pétrole, mais on s’en va vers là», dit-il.

Enfin, notons que dans bien d’autres cas que les médicaments, les solutions de remplacement au pétrole existent déjà — moteurs électriques, plastiques fabriqués à partir de biomasse, cosmétiques biosourcés, etc. Elles ne sont pas massivement adoptées à cause de leurs coûts ou parce qu’elles viennent avec des inconvénients que le pétrole n’a pas (l’autonomie des moteurs est l’exemple classique, encore que c’est moins vrai de nos jours), mais cela tempère quand même les scénarios cataclysmiques.

À cet égard, notons que la vidéo que m’a soumise Mme Navratil ne fait aucune mention de ces solutions de rechange plus chères ou pas idéales, certes, mais déjà existantes.

Verdict

Pas dénué de vérité, mais douteux. L’idée de base est vraie : le pétrole occupe une place absolument centrale dans nos modes de vie, si bien qu’on ne pourrait pas s’en passer du jour au lendemain sans subir de lourdes conséquences. Mais il n’a jamais été question de s’en priver complètement d’un seul coup. Et pour bien des applications du pétrole, des solutions de rechange existent déjà (même si elles ne sont pas encore aussi performantes ou économiques), ce dont la vidéo ne dit rien.

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