Il est essentiellement impensable qu’un médecin, sans parler de tous les médecins d’un hôpital ou d’une bonne partie d’entre eux, laisse mourir des patients «sauvables» sans rien faire.
Il est essentiellement impensable qu’un médecin, sans parler de tous les médecins d’un hôpital ou d’une bonne partie d’entre eux, laisse mourir des patients «sauvables» sans rien faire.

Vérification faite: un hôpital qui laisse mourir ses patients atteints de la COVID-19, vraiment?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «J’ai vu un statut passer sur Facebook récemment qui dit en gros qu’au Québec, on ne soigne pas les patients atteints de la COVID-19. On ne ferait que compter les cas et les décès pour alimenter la peur. Est-ce vrai?», demande Marwan Bachir.

Le statut lui-même prétend qu’à l’Hôpital Pierre-Boucher, à Longueuil, les patients atteints de COVID-19 ne recevraient «aucun médicament» : le personnel soignant, selon l’auteur, ne ferait qu’attendre que l’état des patients se dégrade pour les intuber et ainsi «les achever». Si cela semble totalement invraisemblable, c’est parce que ça l’est, mais ce statut a quand même été partagé plusieurs centaines de fois et M. Bachir n’est pas le seul à me l’avoir envoyé. Alors voyons voir...

LES FAITS

L’auteur du statut dit tenir ses informations de sa sœur, qui travaillerait à l’Hôpital Pierre-Boucher. Je n’ai malheureusement pas pu lui parler, cependant, parce que l’auteur a refusé de me mettre en contact avec elle.

Cela dit, il est essentiellement impensable qu’un médecin — sans parler de tous les médecins d’un hôpital ou d’une bonne partie d’entre eux — laisse mourir ainsi des patients «sauvables» sans rien faire. Au Collège des médecins du Québec, on m’indique que tout médecin qui agirait ainsi s’exposerait à de très lourdes conséquences, incluant la radiation et même la prison.

Au Centre intégré de santé et services sociaux de la Montérégie-Est (CISSS-ME), auquel est rattaché l’Hôpital Pierre-Boucher, le porte-parole Hugo Bourgouin explique que cet hôpital a été «désigné […] pour accueillir des usagers atteints de la COVID-19» et que le 8e étage fait bel et bien partie des «zones chaudes» où l’on place les patients porteurs du virus. Il est cependant faux de prétendre que ces gens-là ne reçoivent ni médicament, ni soins, ajoute-t-il — ce qui m’a été confirmé par une médecin que j’ai contactée directement et qui a travaillé à Pierre-Boucher pendant la pandémie.

Le hic, c’est qu’il n’existe présentement pas de médicament qui soit vraiment efficace pour contrer le virus de la COVID-19. Les médecins doivent donc traiter les symptômes des patients hospitalisés plutôt que le microbe lui-même. Ces soins vont varier d’un patient à l’autre mais, contrairement à ce que le statut Facebook prétend, certains d’entre eux vont bel et bien recevoir des médicaments. On sait par exemple que le nouveau coronavirus provoque de dangereux caillots sanguins chez certains patients, alors il arrive qu’ils reçoivent des anticoagulants (entre autres).

À cet égard, il faut noter qu’à en juger par la page Facebook de l’auteur de l’inquiétant statut, celui-ci croit fermement que la fameuse hydroxychloroquine (HCQ), ce médicament habituellement utilisé pour traiter la malaria, est efficace contre le coronavirus — ce qui a certainement contribué à le scandaliser. Sauf que c’est faux : s’il existe quelques études qui vont en ce sens, elles sont généralement de mauvaise qualité. Dans l’ensemble la recherche n’a pas trouvé d’effet bénéfique le moindrement clair de l’HCQ contre la COVID-19. On peut le constater en consultant certaines études parmi les mieux faites, des méta-analyses (qui regroupent les données de plusieurs études, voir ici et ici, notamment) et les résumés qu’en font les autorités sanitaires. Au Québec, l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux considère que pour les patients hospitalisés, «les données empreintes d’incertitude [...] ne permettent pas de recommander l’usage de la chloroquine ou de l’hydroxychloroquine [contre la COVID-19]», et l’on trouve des sons de cloches comparables du côté de Santé Canada et de l’Organisation mondiale de la santé.

Mais quoi qu’il en soit, les patients à Pierre-Boucher (comme dans le reste du Québec) reçoivent bel et bien des soins, sous la forme de médicaments ou autres, comme de l’assistance respiratoire. À ce sujet, la médecin que j’ai contactée directement (et qui préfère ne pas être nommée parce qu’elle n’était pas autorisée à parler aux médias) indique qu’il est normal que «les patients intubés soient en tout temps maintenus dans un coma artificiel, car cela fait très mal d’avoir un tube dans la gorge et une machine qui respire à notre place. Pas juste dans les cas de COVID. Et ça fait toujours pitié à voir, malheureusement».

À l’heure d’écrire ces lignes, le CISSS-ME ne m’avait pas fait parvenir de statistiques sur la mortalité de ses patients atteints de la COVID-19, mais il est évident qu’ils ne meurent pas tous. «La moyenne d’âge des patients hospitalisés sur cette unité est souvent élevée et ces usagers ont souvent des problèmes de santé autres qui font en sorte qu’ils sont, à la base, en moins bonne santé. Certains se rétablissent alors que d’autres succombent malheureusement au virus», précise M. Bourgouin.

VERDICT

Complètement faux. Les «patients COVID» de l’Hôpital Pierre-Boucher reçoivent des soins, y compris des médicaments, comme l’indiquent le CISSS-ME et une médecin qui a travaillé là pendant la pandémie. En outre, tout médecin qui laisserait mourir ses patients comme le statut Facebook le suggère s’exposerait à de très sévères sanctions, incluant la prison, ce qui rend la thèse parfaitement invraisemblable.

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La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique Vérification faite prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.

Précision : une version antérieure de ce texte a été modifiée parce qu'elle indiquait que l'hydroxychloroquine était un antibiotique, ce qui n'est pas le cas.