Le décompte brut des suicides est pratiquement le même pour les années 1981 et 2016; toutefois, la population du Québec est passée de 6,5 millions d’habitants à 8,2 millions en 2016.

Vérification faite: pas moins de suicides qu’avant?

L'AFFIRMATION

«C’est faux de penser qu’il y a moins de suicides aujourd’hui au Québec», a indiqué cette semaine le groupe Zéro suicide au Québec (ZSQ) dans deux communiqués différents, en réaction à des articles de presse qui faisaient état d’une baisse. L’organisme fait valoir qu’à peu près autant de gens ont mis fin à leurs jours en 2016, soit 1046, qu’en 1981 (1047). Il cite également une étude récente de l’Université de Montréal suggérant que le nombre des suicides pourrait être sous-estimé par des marges allant jusqu’à 40 % dans certaines provinces canadiennes. Alors que s’achève la Semaine de prévention du suicide, voyons de quoi il retourne.

LES FAITS

Les chiffres mentionnés par ZSQ viennent du dernier rapport de la Santé publique sur le suicide et, vérification faite, ils sont exacts : le décompte brut des suicides est pratiquement le même pour les années 1981 et 2016.

Cependant cela manque de contexte. Ce n’est pas en 1981 que le nombre de suicides a atteint un sommet au Québec, mais bien en 1999 (avec 1620), et il a décru depuis. En outre, ces chiffres-là ne tiennent pas compte de l’augmentation de la population, qui a est passée de 6,5 millions d’habitants en 1981 à 8,2 millions en 2016. Quand on intègre ça au portrait, on obtient un taux qui a diminué de 17 décès par 100 000 habitants en 1981 (et même 22/100 000 hab. en 1999) à 12 par 100 000 en 2016.

ZSQ a par ailleurs raison, jusqu’à un certain point, de dire que le nombre de suicides est vraisemblablement sous-estimé. L’étude qu’il cite a été publiée récemment dans la revue médicale Injury Prevention (bit.ly/2DglBhn). Ses auteurs, menés par la chercheuse de l’UdeM Nathalie Auger, y signalent qu’il existe une catégorie statistique qui pourrait bien «cacher» un certain nombre de suicides, soit les «décès par traumatisme d’intention indéterminée», pour lesquels on n’est pas capable de dire s’il s’agissait d’un accident ou d’un geste volontaire. Cette étude-là, y lit-on, «n’a pas déterminé jusqu’à quel point des suicides sont mal classés», mais voulait simplement «sensibiliser» les communautés médicale et scientifique à ce problème.

Ses conclusions ont toutefois trouvé un appui dans une autre étude canadienne parue elle aussi dans Injury Prevention (bit.ly/2t8B7XU). En Ontario, conclut ce second article, le profil démographique de ces «intentions indéterminées» ressemble beaucoup à celui des suicides : hommes plus touchés que les femmes, taux qui atteignent des sommets aux mêmes tranches d’âge et risque accru par plusieurs facteurs communs (pauvreté, instabilité résidentielle, etc.). Il est donc plus que probable qu’il y ait, dans cette catégorie statistique, des suicides mal classés.

Le hic, cependant, c’est que ces «décès indéterminés» sont très rares et qu’il y en a moins au Québec que dans les autres provinces. Dans l’article de Mme Auger, cela représente 1 décès par 100 000 personnes ici contre deux à trois fois plus dans le reste du Canada. Comme ses données portent sur une période assez reculée (1991-2001), nous avons demandé des chiffres plus récents à la Santé publique. Résultat : au cours des 25 dernières années, ce type de mortalité est survenu au rythme de 0,5 à 1 par 100 000 hab. (à part deux «pics» de 1,3 et 1,4, au début des années 2000).

Bref, il est impossible que ces «décès indéterminés» aient 

dissimulé une hausse marquée des suicides au Québec ou qu’ils aient créé l’illusion d’une forte baisse qui serait, en réalité, fausse.

LE VERDICT

Bien que les chiffres soient exacts et que les intentions de Zéro suicide, qui regroupe des proches de gens s’étant enlevé la vie, soient manifestement au-dessus de tout reproche, ces statistiques manquent de contexte. On peut certainement déplorer, comme le fait ZSQ, qu’il y ait toujours trois personnes par jour qui commettent l’irréparable au Québec et que ce soit trois de trop. Mais il demeure clair que le suicide a reculé depuis 20 ans.

Vous ou vos proches avez besoin d’aide? N’hésitez pas à joindre l’Association québécoise de prévention du suicide au

1 866 APPELLE (277-3553).

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