«Chaque personne ingère en moyenne environ 5 grammes de plastique par semaine [...­soit] l’équivalent d’une carte de crédit», lit-on dans un rapport récent du World Wildlife Fund.

Vérification faite: non, on ne «mange» pas une carte de crédit par semaine...

L’affirmation «Chaque personne ingère en moyenne environ 5 grammes de plastique par semaine ­[...­soit] l’équivalent d’une carte de crédit», lit-on dans un rapport récent du World Wildlife Fund (WWF), une organisation environnementaliste internationale. L’idée d’avaler une carte de crédit par semaine a manifestement marqué les esprits, puisque ce rapport a joui d’une couverture médiatique mondiale. Alors, voyons de quoi il retourne.

Les faits

Le rapport en question, No Plastic in Nature : Assessing Plastic Ingestion From Nature to People [http://bit.ly/327Vwf] est basé sur une étude commanditée par le WWF et faite par deux chercheurs de l’Université de Newcastle, en Australie. Ceux-ci ont passé la littérature scientifique en revue afin d’évaluer les quantités de plastiques qui se trouvent dans l’eau potable, le poisson, le sel, etc., et que nous avalerions donc en mangeant. Mais de l’aveu des chercheurs eux-mêmes, il reste encore de grands «trous» dans ce secteur de recherche qu’ils ont dû «boucher» par des hypothèses et des extrapolations. En outre, leur travail n’a pas encore été publié dans une revue savante et les détails méthodologiques ne seront pas dévoilés avant publication. Il y a donc, pour l’instant, un gros point d’interrogation au-dessus de leurs calculs.

Cependant, à en juger par ce qui a été révélé, il y a deux choses qui clochent dans ces résultats. La première, note le chimiste de l’Université Laval Normand Voyer, c’est que les chercheurs de Newcastle semblent avoir retenu des valeurs extrêmes de contamination au plastique. Ils se sont par exemple basés sur une étude menée à Dongguan [http://bit.ly/2XrlbBG], une ville chinoise très polluée. Ils citent également une étude qui conclut que la contamination des mollusques au microplastique est «minime» et «bien moindre que celle découlant des fibres textiles que l’on ingère quand on prend un repas à la maison» [http://bit.ly/2XP9WlT], mais le rapport du WWF place quand même les fruits de mer au deuxième rang des sources de contamination, avec 180 particules avalées par semaine — la première source, et de loin, étant l’eau potable à 1770 particules, pour un total hebdomadaire de près de 2000.

Notons tout de même qu’une autre étude récente est arrivée à des chiffres semblables, mais en comptant les particules (surtout des fibres textiles) que l’on respire [http://bit.ly/2Xq8X7w] — que le document du WWF considère comme une quantité négligeable, mais passons.

La deuxième chose qui cloche, c’est que même en imaginant un scénario du pire qui se rendrait jusqu’à l’absurde, il est impossible de se rendre à 5 grammes de plastique par semaine avec les chiffres du rapport du WWF. Celui-ci compte en effet les particules de 0 à 1 millimètre de diamètre. Alors supposons qu’absolument tous ces petits morceaux aient le volume maximal considéré par le rapport, soit 1 mm3. C’est totalement impossible puisque les études citées par le WWF indiquent que plus de 90 % des particules dans l’eau potable font moins de 0,1 mm de diamètre, mais «mettons que», comme on dit. Imaginons aussi que tout ce plastique est d’un type pas mal plus dense que la moyenne, à 1,3 gramme par cm3. Même dans ce scénario, qui exagère énormément le poids du plastique ingéré, on obtient : 2000 particules/semaine x 1 mm3/particule x 0,0013 g/mm3 = 2,6 grammes par semaine, et non 5 grammes. (M. Voyer m’a confirmé la validité du calcul.)

Il est possible que des «détails méthodologiques» encore non révélés viennent éventuellement changer la donne. Mais comme le rapport du WWF tient déjà compte de la principale source d’exposition aux microplastiques, soit l’eau potable, et comme mon calcul présume que toutes les particules font 1 mm³ (ce qui multiplie par au moins 1000 le volume des 90 % d’entre elles qui font moins de 0,1 mm de côté), on voit très mal comment on peut se rendre jusqu’à 5 grammes par semaine.

À l’heure d’écrire ces lignes, le chercheur principal derrière l’étude commandée par le WWF, Dr Thava Palanisami, n’avait pas répondu à un courriel du Soleil.

Verdict

A priori très douteux. On ne pourra être certain de rien avant la publication du fin détail méthodologique, mais sur la base des chiffres publiés dans le rapport du WWF, l’ingestion de microplastiques ne peut tout simplement pas atteindre «une carte de crédit [5 g] par semaine», ni même s’en approcher. Cela ne signifie pas que la pollution au plastique n’est pas un problème, mais simplement qu’on n’en ingère pas tant que ça.

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