Selon le chercheur Gilbert Cabana, professeur au département des sciences environnementales de l’UQTR, les déversements d’eaux usées sont à ce point la norme que ce qui fut pour ainsi dire la «mère de tous les flushgates», soit un déversement dans le fleuve de 5 milliards de litres par la Ville de Montréal en 2015, n’a eu presque aucun effet mesurable.

Vérification faite: les déversements d’eaux usées n'ont pas d’impacts?

L’AFFIRMATION: Chaque fois qu’elle doit déverser des eaux usées directement dans le fleuve, la Ville de Québec a l’habitude de comparer les volumes rejetés au débit moyen du fleuve (12 millions de litres à la seconde) afin de montrer que cela ne peut pas avoir d’impact significatif. «Les citoyens n’en verront pas d’effet», lisait-on dans un communiqué du 15 février 2019 (125 millions de litres déversés); l’opération «n’aura pas d’incidence sur l’environnement ni sur la qualité du milieu», indiquait un communiqué du 10 décembre dernier (13 millions de litres); «il n’y a pas d’impact pour la faune ou la flore», assurait une porte-parole de la Ville en février 2018 (46 millions de litres). Alors voyons voir s’il n’y a vraiment «rien là».

LES FAITS

Quand on les considère un à un, on peut certainement avoir l’impression que ces déversements d’eaux usées n’ont pas ou très peu d’effet. Et il est vrai que si, par exemple, l’on déverse l’équivalent de 1 seconde du débit du fleuve en l’étalant sur 10 heures, comme la Ville de Québec l’a fait en décembre dernier, l’impact sur l’environnement devrait logiquement être minime, localisé et bien limité dans le temps.

Mais il y a deux éléments importants à considérer, ici, souligne Gilbert Cabana, professeur au département des sciences environnementales de l’UQTR qui mène justement des travaux sur l’écoulement des bassins versants et les écosystèmes aquatiques. D’abord, dit-il, «il est extrêmement difficile d’établir quel est l’effet d’un déversement d’eaux usées qui dure 24 ou 48 heures parce que, à part aux endroits où il peut y avoir des dépôts, ce n’est pas chronique et que ça part avec le courant. […] C’est comme si vous aviez un voisin qui faisait brûler quelque chose qui sent mauvais et que vous aviez peur que la fumée vous donne le cancer : s’il ne fait ça qu’une seule fois, ça va être très difficile de savoir si cela a eu un effet sur vous.»

Mais ensuite, et plus important, ces déversements ne sont pas isolés, loin de là : en 2017, on en a compté pas moins de 62 000 (planifiés ou non) au Québec, d’après les données les plus récentes du ministère de l’Environnement. Même si l’on accepte l’idée que leur impact individuel est minime, il demeure que chacun fait partie de ce qui est manifestement une «habitude» chez les municipalités du Québec. Celles-ci rejettent continuellement des eaux usées non traitées dans le fleuve et les rivières parce que leurs systèmes d’égouts et/ou de traitement des eaux sont vétustes, insuffisants ou mal conçus, dit M. Cabana.

L’impact à long terme de ces déversements chroniques est, lui aussi, très difficile à cerner. «On sait par exemple qu’il y a bien des cours d’eau, comme la rivière Saint-Charles à Québec, qui sont dégradés dans leur partie aval, mais les causes sont multiples : agricultures, industries dans certains cas, etc. Et il est fort possible que les surverses viennent ajouter au problème, mais séparer l’effet de tous ces facteurs est extrêmement ardu», dit M. Cabana.

En fait illustre le chercheur, les déversements sont à ce point la norme que ce qui fut pour ainsi dire la «mère de tous les flushgates», soit un déversement dans le fleuve de 5 milliards de litres par la Ville de Montréal en 2015, n’a eu presque aucun effet mesurable. «J’ai pris des mesures avant, pendant et après le déversement. Le meilleur traceur dans ce cas-là, c’était les coliformes fécaux. […] Dans la zone en aval de Montréal, il n’y a eu presque aucun changement, hormis un petit pic qui a duré quelques jours. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’effet, c’est simplement qu’on envoie ce genre de déversements-là dans le fleuve à chaque jour depuis des décennies.»

Bref, c’est le même principe que d’ajouter 100 cuillerées à table de sel dans la soupe : si on en remet une 101e par-dessus, personne ne verra la différence, mais cela ne signifiera pas que la soupe est bonne.

À l’occasion du flushgate de 2015, d’ailleurs, des experts de l’École polytechnique de Montréal et du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique (GRIL) avaient mis en garde contre l’effet cumulatif de ces déversements sur l’environnement.

LE VERDICT

Pas clair. Considérés un par un, il n’est pas déraisonnable de penser que chacun de ces déversements n’a qu’un impact limité. Mais les experts ont des raisons de penser que ces déversements chroniques, lorsque pris tous ensemble, sont bel et bien nuisibles, bien que ce soit difficile à prouver.

+

DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique «Vérification faite» prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.