Vérification faite: le vaccin contre la COVID-19 peut-il changer notre ADN?

L'affirmation: «Est-ce vrai ce qui circule sur Facebook, que le vaccin à venir contre la COVID-19 aura un impact sur notre code génétique, ce qu’aucun vaccin n’a jamais fait auparavant? Dès le mois de mars, l’agence de presse Associated Press rapportait que quatre patients avaient reçu un candidat-vaccin de la firme Moderna, qui “contient un code génétique inoffensif copié sur le virus qui cause la maladie”. Mais comment peut-on affirmer cela alors que la semaine dernière, un article de l’Agence France-Presse indiquait que “la technologie de Moderna, fondée sur l’ARN messager, n’a jamais prouvé son efficacité contre d’autres virus”?», demande Catherine Baraby-Larose, de Rimouski. Plusieurs autres lecteurs m’ont contacté à propos de ce «vaccin changeur d’ADN», alors voyons voir.

LES FAITS

Le principe général des vaccins est toujours le même : sous une forme ou sous une autre, présenter un microbe à notre système immunitaire afin qu’il apprenne à le reconnaître et à fabriquer des anticorps pour le neutraliser. Mais il existe plusieurs manières différentes de s’y prendre. On peut inoculer une version affaiblie ou désactivée du pathogène, ou des «morceaux» du microbe, ou encore simplement injecter des protéines du microbe — puisque de toute manière, ce n’est pas au microbe entier mais plutôt à des protéines virales ou bactériennes que notre système immunitaire réagit.

Or une autre avenue s’est développée depuis quelques années, lit-on dans une revue de littérature scientifique publiée en 2018 dans Nature Reviews – Drug Discovery : les «vaccins à ARN messager».

L’ARN est une des deux formes sous lesquelles le matériel génétique peut se présenter, l’autre étant le mieux connu ADN. Nos gènes ne sont littéralement rien d’autre que des «recettes de protéine» : ils servent à conserver de l’information pour assembler des protéines correctement. Et ils sont constitués d’ADN parce qu’il s’agit de la forme la plus stable de matériel génétique, donc la meilleure pour conserver l’information.

Cependant, quand vient le temps de les fabriquer, ces protéines, ce n’est pas l’ADN lui-même qui fait le travail, pour les mêmes raisons qu’on ne se sert pas d’un livre de recettes pour brasser la sauce à spaghetti. Afin de protéger l’information contenue dans nos gènes, la cellule va plutôt faire une copie temporaire avec de l’ARN, qui va ensuite porter la «recette» vers de petites structures appelées ribosomes, où sont assemblées les protéines. Il existe plusieurs sortes d’ARN, celui qui fait le pont entre l’ADN et les ribosomes se nomme ARN messager, ou ARNm.

Les vaccins à base d’ARNm ne contiennent pas de microbes, ni entier, ni en morceaux, ni même de protéines de pathogène. L’idée est plutôt d’injecter des brins d’ARNm qui portent une «recette» de protéine virale, laquelle sera ensuite exprimée (temporairement) par nos cellules elles-mêmes. Bref, au lieu de fabriquer le virus ou la protéine virale en usine pour ensuite les injecter, on fait faire le travail par nos cellules. L’avantage principal des vaccins à base d’ARNm est justement là, d’ailleurs : la production des vaccins «traditionnels» peut être longue et dispendieuse, demandant souvent que l’on «cultive» des pathogènes dans des œufs ou sur des cellules de mammifères. L’ARNm, lui, peut être produit en labo ou en usine beaucoup plus rapidement et à moindre coût, à partir de matériaux facilement accessibles, lit-on sur le site de la Fondation PHG, rattachée à l’Université Cambridge. Cette rapidité pourrait éventuellement s’avérer un grand avantage face à de nouveaux pathogènes, comme maintenant, ou à des virus qui mutent continuellement, comme l’influenza.

Maintenant, est-ce que l’ARNm peut changer notre code génétique? La réponse est : absolument pas. Nos cellules sont bien équipées pour distinguer l’ADN et l’ARN, et celui-ci n’est pas intégré au noyau cellulaire. En outre, qu’il soit humain ou viral, l’ARNm est rapidement dégradé par l’organisme. À tel point, d’ailleurs, que la «livraison» de l’ARNm jusqu’à nos cellules a longtemps été un problème important pour les vaccins. Ce type de matériel génétique est détruit tellement vite dans l’organisme qu’il n’avait pas le temps d’arriver jusqu’à nos cellules — on a depuis trouvé des manières de le stabiliser.

Maintenant, comme toute nouvelle technologie médicale, celle-là doit prouver à la fois son efficacité et son innocuité. De manière générale, la revue de littérature parue en 2018 dans Nature Reviews – Drug Discovery ne mentionnait aucune inquiétude du côté de la sécurité — n’a trouvé aucun motif d’inquiétude. Au contraire, l’article mentionnait plutôt des raisons pour lesquelles les vaccins à ARNm seraient peut-être encore plus sûrs que les «traditionnels», qui le sont déjà beaucoup.

Mais la preuve véritable et concrète reste à faire pour chaque candidat vaccin, et c’est ce que Moderna a commencé à faire dans des essais cliniques en bonne et due forme. C’est de cela dont parlaient certaines dépêches la semaine dernière : le 14 juillet, les résultats de l’essai de phase 1 (qui vise principalement à tester la sécurité) ont été publiés dans le New England Journal of Medicine, et n’ont pas trouvé de signe de toxicité sérieuse. L’essai de phase 2, qui vise à établir l’efficacité du vaccin, était aux dernières nouvelles toujours en cours.

VERDICT

Faux. L’ARNm ne peut pas changer l’ADN dans nos cellules et est rapidement détruit par l’organisme. Comme pour n’importe quel autre traitement, la sécurité des vaccins à ARNm doit être démontrée, mais on n’a aucune raison de penser que celui de la société Moderna puisse modifier nos gènes. L’essai clinique de phase 1 paru la semaine dernière ne montre aucun signe de toxicité inquiétant.

DES INFOS À VÉRIFIER?

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