De manière générale, il existe un consensus solidement établi chez les spécialistes du comportement pour dire que les animaux ressentent des sentiments. Mais ressentent-ils ces sentiments «comme nous»?

Vérification faite: le cochon est-il capable d'«espoir»?

L’AFFIRMATION: «Une campagne publicitaire dans le métro de Montréal a fait grand bruit récemment. On pouvait y lire plusieurs affirmations sur ce que ressentent les animaux, comme “Ils nourrissent des espoirs comme nous”. Alors je me demandais : est-ce vrai? Est-ce que des études démontrent que les animaux de ferme ont de tels sentiments?» demande Yvan Bastien, de Sainte-Anne-des-Plaines.

LES FAITS

De manière générale, il existe un consensus solidement établi chez les spécialistes du comportement pour dire que les animaux ressentent des sentiments — en tout cas ceux qui ne sont pas trop primitifs, mais cela inclut certainement les animaux de ferme. Cela a été démontré de multiples manières telles que la mesure d’hormones associées à des émotions (l’adrénaline ou la sérotonine, par exemple) et l’observation des comportements (comme les signes d’attachement entre une mère et ses petits).

Mais ressentent-ils ces sentiments «comme nous», ainsi que l’affirmait la campagne du groupe animaliste Be Fair Be Vegan le mois dernier dans ses affiches du métro de Montréal? Et ces sentiments incluent-ils l’«espoir», qui implique une certaine conception du futur et la faculté de formuler des attentes? Ce sont des questions auxquelles il est beaucoup, beaucoup plus difficile de répondre, estiment deux experts consultés par Le Soleil, soit le vétérinaire de l’Université de Montréal Émile Bouchard et le spécialiste du comportement et du bien-être animal de l’Université Laval Jaimie Ahloy Dallaire.

Il est évident que des différences majeures doivent exister puisque les émotions sont situées dans le cerveau, et que le cerveau humain diffère beaucoup de celui des animaux, à bien des égards, dit ce dernier. Mais on a aussi des raisons de croire qu’il y a des ressemblances significatives, notamment parce que dans tous les cas, «les émotions sont des adaptations évolutives. Nous avons peur parce que ça nous motive à éviter le danger; faim parce que ça nous motive à nous alimenter. Ultimement, ces actions augmentent notre capacité à survivre et à nous reproduire. Dans cette perspective, on peut s’attendre à ce que les espèces ayant une histoire évolutive partagée aient des émotions en commun, qui fonctionnent à peu près de la même façon».

Reste à savoir jusqu’à quel point, ce qui n’est pas une mince tâche...

«Ce que je peux vous dire, ajoute pour sa part M. Bouchard, c’est que la vache [sa spécialité, NDLR] est un animal grégaire qui est considéré comme une proie plutôt qu’un prédateur. Il est bon de se rappeler que la vache est un animal domestique qui n’existe plus à l’état sauvage. Le fait d’être protégée dans une étable à logette avec des matelas, hébergée avec des congénères et nourrie deux fois par jour réduit beaucoup le stress chez la vache. De plus, avec l’introduction des robots de traite, on diminue de plus en plus le stress lié à la manipulation des animaux par l’humain. […] Est-ce que la vache est heureuse et se préoccupe du sort du Canadien de Montréal? Je ne sais pas, à moins de tomber dans l’anthropomorphisme. Est-ce que la vache souffre dans les conditions d’élevage actuelles? Non, selon mes connaissances et mes relations de médecin vétérinaire avec les vaches.»

M. Dallaire, de son côté, est d’accord pour dire que la domestication a beaucoup changé le comportement des animaux de ferme, mais il signale quand même qu’il reste encore des vestiges évidents des instincts passés. Par exemple, illustre-t-il, même de nos jours la truie a le réflexe de se construire un nid juste avant de mettre bas, dans la mesure où on lui donne le matériel qu’il faut. Si elle ne le peut pas, ce qui est habituellement le cas dans les élevages, elle devient plus agitée pendant la période de «nidification» — mais même là, nuance le chercheur, il est difficile de dire si l’on a affaire à une recherche «frustrée» de matériaux ou à une agitation due à autre chose.

«Est-ce que l’animal souffre de ne pas pouvoir s’adonner à ce comportement naturel? Ou, à l’inverse, est-ce qu’il le fait s’il en a la possibilité, mais sans s’en ennuyer s’il ne le peut pas? On peut poser ces mêmes questions pour le tétage chez le veau, le broutage dans l’herbe chez la vache, l’utilisation d’une bauge chez le porc, l’utilisation de perchoir ou le bain de sable chez la poule, le jeu chez les juvéniles de plusieurs espèces et ainsi de suite. Il n’est pas si facile de trouver une réponse pour chaque comportement chez chaque espèce. [...] C’est vraiment au cas par cas : les recherches jusqu’ici tendent à démontrer que certains comportements naturels pourraient être des besoins, d’autres non», explique M. Dallaire.

On trouve un flou du même genre autour de la notion d’«espoir». On a de bonnes indications que les animaux sont capables de se projeter dans l’avenir, explique M. Dallaire. Par exemple, des chercheurs ont fait l’expérience de placer des geais, une espèce connue pour faire des réserves de nourriture, trois jours dans un compartiment où ils pouvaient s’alimenter à leur guise, puis trois jours dans un autre compartiment sans nourriture. Ensuite, on a (re)nourri les oiseaux avant de leur donner des noix à stocker — et c’est principalement dans le second compartiment, celui où ils avaient dû jeûner, qu’ils ont caché leurs réserves.

Donc la base pour concevoir des «espoirs» est là, mais cela ne prouve pas pour autant qu’ils le font. «Bref, résume M. Dallaire, est-ce qu’une vache espère donner naissance à un veau, l’élever, le voir grandir? Je ne pense pas qu’on soit en mesure pour l’instant [de ce que j’en sais] d’affirmer que oui ou que non. C’est une réponse plate, mais ce n’est vraiment pas facile à étudier.»

VERDICT

Pas clair du tout. Il est acquis que les animaux ont des émotions, des sentiments, mais il n’est ni évident, ni démontré qu’ils les ressentent «comme nous». Plus particulièrement, la même incertitude prévaut pour leur faculté à «espérer» : on est sûr qu’ils ont une certaine conception du futur, mais de là à leur prêter des «espoirs comme nous», il y a un grand pas que la science ne permet pas de franchir, du moins pas pour l’instant.

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