Rien dans la littérature scientifique ne permet de croire que la 5G (ou n’importe quelles autres ondes radio ou cellulaires) puisse tuer massivement des abeilles.

Vérification faite: la 5G va-t-elle tuer nos abeilles?

L'affirmation: «J’ai plusieurs amis qui ont partagé une vidéo sur Facebook récemment avec cette mention : “Des abeilles meurent sous les antennes 5G. Voici ce qui nous attend.” On constate facilement que la vidéo a été mise en ligne par une organisation anti-wifi, mais j’aimerais savoir si le 5G peut vraiment expliquer la mort de ces abeilles», demande Annie Cloutier, de Montréal.

LES FAITS

La vidéo en question [bit.ly/34empi8] a été tournée par un homme disant se trouver en Sierra Madre, en Californie. On y voit effectivement d’assez nombreuses abeilles au sol entre ce qui est décrit comme deux antennes 5G distantes d’une quinzaine de mètres. «Nous passons souvent par ici, relate l’auteur de la vidéo, et j’avais déjà remarqué les abeilles mortes, mais je n’avais jamais compris ce qui les tuait. Ce n’est que par la suite que j’ai commencé à entendre des choses sur le wifi et la 5G.»

L’homme affirme qu’«elles tombent toutes entre ces deux antennes», mais la vidéo ne montre rien d’autre que l’espace entre les tours et l’homme ne mentionne nulle part qu’il est allé voir ailleurs. Peut-être y avait-il d’autres abeilles mortes plus loin des tours cellulaires, ce qui indiquerait que le problème était ailleurs, mais on ne le saura jamais. Rien n’indique non plus que des tests ont été faits sur ces abeilles pour voir si elles n’auraient pas été empoisonnées par des pesticides (ce qui est toujours possible).

Il est également impossible de savoir à partir de ces seules images vidéo s’il s’agit bel et bien d’antennes 5G ou si ce sont des technologies antérieures, dit Jean-Jacques Laurin, spécialiste des antennes de l’École polytechnique de Montréal. «Ce qui complique encore plus la chose, c’est que dans son déploiement préliminaire, le 5G utilise souvent des équipements 4G», m’a-t-il écrit lors d’un échange de courriels.

Cette vidéo laisse donc en suspens beaucoup trop de points d’interrogation, et de trop importants, pour constituer une preuve de quoi que ce soit. Et de toute manière, rien dans la littérature scientifique ne permet de croire que la 5G (ou n’importe quelles autres ondes radio ou cellulaires) puisse tuer massivement des abeilles.

Dans l’ensemble, il n’est pas clair du tout que les ondes radio/cellulaires peuvent avoir un effet, quel qu’il soit, sur l’abeille domestique. Le hasard faisant (parfois) bien les choses, il s’adonne qu’une revue de littérature sur cette question précise a été publiée ce mardi (!) dans le périodique savant Science of the Total Environment. Les chercheurs européens qui signent l’article  indiquent qu’il n’y a pas suffisamment d’études, loin s’en faut, pour tirer des conclusions fermes, mais que les quelques études dont on dispose suggèrent un effet neutre sur la reproduction et la diversité des espèces d’insectes, et des effets variables sur leur abondance. Le même papier constate aussi que les champs magnétiques des lignes à haute tension semblent avoir un effet négatif sur la cognition des abeilles et des effets variables sur leur comportement.

C’est que l’on trouve des travaux qui, par exemple, ont exposé des abeilles à des ondes de téléphone sans fil et trouvé qu’elles avaient plus de mal à retrouver leur chemin vers la ruche par la suite. D’autres ont conclu que la proximité de tours cellulaires semblait changer les comportements de récolte de nectar des abeilles, ou que les ondes nuisaient à l’éclosion (mais pas au développement subséquent) des reines. Et d’autres encore n’ont, au contraire, pas noté le plus petit effet observable.

Or, quel que soit le type d’effet trouvé (ou non), la mortalité n’en fait pas partie. «Aucune de ces études n’a observé de mortalité massive, ou quel qu’impact que ce soit sur la mortalité des abeilles qu’auraient pu avoir les radiofréquences ou les champs magnétiques aux intensités qu’on rencontre dans l’environnement», m’a confirmé le chercheur post­doctoral en entomologie de l’Université Purdue Sebastian Shepherd, qui a lui-même signé des études sur cette question.

Même son de cloche du côté de Joseph Kirschvink, chercheur à l’Institut de technologie de Californie (Caltech) qui a lui aussi mené des travaux là-dessus. Le comportement de plusieurs espèces, dont les abeilles, peut être influencé par des ondes radio, car ces animaux sont sensibles au champ magnétique terrestre, dont ils se servent pour s’orienter, explique-t-il. Or les ondes dont on parle ici sont des ondes électromagnétiques, soit de l’énergie électrique et magnétique qui se propage dans l’espace un peu à la manière d’une vague à la surface de l’eau. La faculté de «ressentir» les champs magnétiques fournit donc un mécanisme potentiel expliquant pourquoi certaines ondes électromagnétiques peuvent déranger ces espèces.

Cependant, souligne M. Kirschvink, on n’obtient des effets sur ces animaux qu’à des fréquences relativement basses, de moins de 10 mégahertz (MHz, soit moins de 10 millions d’ondulations par seconde), «ce qui est largement en dessous des fréquences utilisées par l’industrie de la téléphonie», dit-il. Les cellulaires émettent généralement à des fréquences de 900 à 2000 MHz, et la 5G utilisera des fréquences encore plus élevées.

«Si moi ou mes collègues avions vu un tel épisode de mortalité massive d’abeilles, la première chose que nous aurions faite aurait été de prélever des échantillons pour voir s’ils contiennent des résidus de pesticides. Parce que c’est une hypothèse absolument essentielle à écarter dans des cas comme celui-là», dit M. Shepherd.

VERDICT

Faux. Cette vidéo laisse trop de questions en suspens pour être une preuve de quoi que ce soit. Et de toute manière, si quelques études suggèrent que les ondes radio/cellulaires pourraient influencer le comportement des abeilles, aucune n’a jamais constaté de mortalité massive.

+

DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique «Vérification faite» prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.