Une étude circule sur les réseaux sociaux depuis la semaine dernière indiquant que le coronavirus chinois aurait été produit en laboratoire.
Une étude circule sur les réseaux sociaux depuis la semaine dernière indiquant que le coronavirus chinois aurait été produit en laboratoire.

Vérification faite: des bouts de VIH dans le coronavirus?

L’AFFIRMATION: «J’ai vu sur Facebook un article scientifique qui concluait que le coronavirus chinois avait été produit en laboratoire. Ma première réaction en a été une d’incrédulité totale : une autre théorie du complot! Or, j’ai regardé l’étude et elle semble authentique. Qui plus est, elle dit vraiment que le virus en question possède des séquences provenant du VIH. La conclusion qui s’impose, même si elle n’est pas mentionnée dans l’article, est que ces séquences ont été ajoutées au virus pour qu’il puisse infecter l’humain. C’est difficile à croire, mais je suis troublée par l’apparence d’authenticité de tout cela. Que pensez-vous de cela?» demande Colette Tremblay, de Québec.

LES FAITS

Il y a effectivement une telle étude qui circule sur les réseaux sociaux depuis la semaine dernière. Elle est l’œuvre de chercheurs indiens par ailleurs sérieux qui travaillent pour deux universités prestigieuses de New Delhi. Alors il n’est pas étonnant que Mme Tremblay ait noté une «apparence d’authenticité» : c’est l’authentique travail de chercheurs véritables!

Il est aussi vrai que le texte parle de «séquences d’acides aminés» dans certaines protéines du coronavirus chinois (2019-nCoV) qui ressemblent en tous points à des bouts de protéines du virus de l’immunodéficience humaine (VIH, qui cause le sida). Le texte les désigne comme des «insertions», mais sans indiquer comment elles auraient été «insérées» — il arrive fréquemment que des virus intègrent des bouts du génome d’autres virus sans que l’humain intervienne de quelque manière que ce soit. Mais les auteurs soulignent tout de même plus d’une fois dans leur texte que ces «insertions» peuvent difficilement être le produit du hasard. Ils notent également que ces quatre séquences sont totalement absentes chez les autres coronavirus humains (bien lire «humains», c’est important pour la suite) comme le SRAS. 

À partir de là, il suffit d’un tout petit effort d’imagination pour conclure que le coronavirus chinois a été fabriqué en laboratoire et il y a des gens sur le Web qui, justement, sont capables d’une imagination absolument époustouflante quand il est question de complots. La thèse circule d’ailleurs allègrement sur les réseaux sociaux depuis quelques jours — et il faut avouer que cette étude lui donne vraiment une apparence de crédibilité scientifique. Mais il y a un «mais», ici… et à vrai dire, il y a plusieurs «mais», et de très gros.

D’abord, l’article est paru sur le site de prépublication BioRxiv, qui est un endroit où des chercheurs en sciences de la vie peuvent publier des résultats préliminaires afin d’en discuter entre experts, et ce sans passer par la révision des pairs pratiquée dans les revues savantes. Il n’y a donc pas de «chien de garde» qui supervise ce qui paraît sur BioRxiv, si bien qu’on peut y trouver un peu de tout — des résultats vraiment intéressants comme du gros «n’importe quoi».

Or, il semble justement que les auteurs de cette étude ont gravement erré dans leur interprétation. Dans la section commentaires qui accompagne tout ce qui se publie sur BioRxiv, on peut en effet lire plusieurs critiques majeures qui ont été formulées par d’autres chercheurs, notamment Jason Weir et Jing Hou, de l’Université de Toronto. Essentiellement, ces gens ont comparé les quatre «bouts de protéine» identifiés par l’équipe indienne à des banques de données de protéines virales et ont trouvé qu’elles sont présentes chez de nombreux autres virus — juste pas des coronavirus humains.

«Pour chacune des quatre supposées insertions, j’ai trouvé beaucoup d’espèces de virus, de bactéries et d’autres organismes qui ont exactement les mêmes, m’a écrit M. Weir lors d’un échange de courriels. Ce n’est pas étonnant puisque les séquences d’acides aminés dont il est question ici sont très courtes. Elles sont sans doute apparues plusieurs fois dans l’histoire de la vie. Deux d’entre elles concordent parfaitement avec certaines souches de VIH, mais je soupçonne que ce n’est rien d’autre que du hasard. Le génome des coronavirus mute très rapidement, alors ces courtes séquences sont sans doute apparues de manière aléatoire […] et il n’y a aucune raison de suspecter que ce coronavirus-là a incorporé des bouts de VIH. Les deux autres séquences ne concordaient pas parfaitement avec le VIH, mais je les ai trouvées dans bien d’autres organismes.»

En outre, ajoute M. Weir, une des séquences est présente à l’identique chez un coronavirus qui infecte les chauves-souris, et les trois autres se trouvent également chez ce même virus, bien qu’avec un certain degré de mutation. Comme les coronavirus sont connus pour faire des «aller-retour» entre la chauve-souris et l’espèce humaine, cela en fait une source beaucoup plus probable qu’une recombinaison avec le VIH.

Notons que d’autres ont fait le même exercice que lui, ailleurs sur le Web, et sont arrivés aux mêmes conclusions. Le chercheur en biochimie Dan Samorodnitsky, par exemple, a trouvé que ces séquences-là dans des génomes aussi divers que ceux d’un virus qui infecte des bactéries de type streptocoque, d’un virus du rat, d’un virus du papillome bovin (!) et d’un autre qui paralyse les abeilles. Même son de cloche chez le bioinformaticien Ari Allyn-Feuer, qui n’a lui non plus rien trouvé de suspect (ni même de particulier) dans les séquences identifiées par les chercheurs indiens.

Bref, tout indique que ces derniers ont commis l’erreur de ne chercher ces séquences que parmi les coronavirus humains, ce qui leur a donné la fausse impression que les «insertions» avaient quelque chose de spécial — c’est du moins ce que laissent entendre certains choix de mots dans leur article.

Si cette étude avait dû passer à travers le processus de révision qui mène à la publication dans une revue savante, il y a fort à parier qu’il aurait été rejeté, ou à tout le moins que des corrections majeures y auraient été apportées. D’ailleurs, constatant (et regrettant) que leur article soit utilisé pour alimenter des thèses complotistes, ces chercheurs ont décidé de le retirer de BioRxiv en fin de semaine dernière.

«Ceci est une étude préliminaire, ont-ils écrit. Compte tenu de la gravité de la situation actuelle, elle a été publiée sur BioRxiv aussi vite que possible afin d’avoir des discussions constructives sur l’évolution rapide des coronavirus de type SRAS. Il n’était pas dans nos intentions d’alimenter des théories conspirationnistes et aucune affirmation de la sorte n’est faite ici. […] Afin d’éviter de créer plus de confusion et d’autres interprétations erronées, nous avons décidé de retirer la version actuelle de la prépublication.»

LE VERDICT

Faux. L’étude est authentique, mais l’interprétation qui en est faite sur les réseaux sociaux dépasse largement celle des auteurs. Et encore, ceux-ci semblent eux-mêmes avoir erré en présentant comme «étranges» les similarités somme toute très banales qu’ils ont trouvées avec des protéines du VIH.

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