Il est vrai que le pétrole albertain se vend à un prix chroniquement inférieur à son «cousin texan».

Vérification faite: combien vaut un baril de pétrole albertain?

L’AFFIRMATION: «On invoque souvent le fait que le pétrole albertain est vendu à un bas prix parce qu’il n’y a pas de débouchés. Est-ce vrai? Et dans l’éventualité où ils trouveraient de meilleurs débouchés, est-il vrai que les prix à la pompe augmenteraient puisque le Québec achète une partie importante de son pétrole en Alberta?» demande François Morin, de Notre-Dame-du-Portage.

LES FAITS

Quand les politiciens albertains, comme l’ancienne première ministre Rachel Notley et l’actuel PM Jason Kenney, parlent du «rabais» sur le pétrole albertain et des milliards que cela fait perdre à la province, ils comparent toujours le prix d’un pétrole nommé Western Canada Select (WCS, issu des sables bitumineux) à celui d’un autre pétrole, le West Texas Intermediate (WTI), qui sert souvent de référence en Amérique du Nord.

Et il est vrai que le pétrole albertain se vend à un prix chroniquement inférieur à son «cousin texan», comme le montre le graphique ci-contre. En date de mars dernier, le WTI se transigeait à 58 $ le baril, contre seulement 48 $ pour le WCS. Il arrive assez souvent que des acteurs politiques attribuent entièrement ces écarts au fait que les pipelines sont saturés à l’heure actuelle.

C’est un facteur réel, indiquent deux économistes de l’énergie contactés par Le Soleil, soit Pierre-Olivier Pineau des HEC et Jean-Thomas Bernard, de l’Université d’Ottawa. Le manque de capacité de transport rend l’industrie des sables bitumineux plus ou moins «prisonnière» du centre du continent : quand la demande plonge dans cette région, les prix dégringolent et les pétrolières canadiennes peuvent difficilement accéder à d’autres marchés où les prix seraient meilleurs. C’est ce qui est arrivé après l’été dernier, quand des raffineries du sud des États-Unis (le principal débouché pour le WCS) ont cessé leurs activités temporairement pour faire des travaux d’entretien. À la fin de 2018, l’écart a même momentanément dépassé les 40 $, quand le WTI se vendait à 49 $ le baril contre un misérable 6 $ pour le WCS.

Mais c’est loin d’être le seul facteur en cause, car la qualité du pétrole et les coûts de transport entrent aussi en ligne de compte, disent MM. Bernard et Pineau. Même l’Agence de régulation de l’énergie de l’Alberta en convient : «Le WCS se vend moins cher que le WTI parce que les bruts lourds et sulfureux [comme le WCS] coûtent plus cher à raffiner [que les pétroles légers comme le WTI], et que le plus clair du WCS doit être transporté à des raffineries hors de l’Alberta, ce qui accroît les coûts de transport», lit-on sur son site.

Maintenant, quelle part de la différence attribuer à quel facteur? Cette question-là semble plus difficile. Pour M. Bernard, la qualité moindre du pétrole lourd albertain justifie un prix plus bas d’environ 10 $, ce qui correspond à l’écart de prix actuel. M. Pineau, lui, parle de «quelques dollars» seulement et estime que le manque d’accès aux marchés explique une grande partie de l’écart actuel. Mais il reste que les deux s’entendent pour dire que, de manière générale, la qualité et l’éloignement contribuent à maintenir le cours du WCS en dessous du WTI.

Les deux experts s’accordent aussi sur l’idée qu’il serait très étonnant qu’un éventuel nouveau pipeline ait un effet sur les prix à la pompe, du moins dans la Belle Province. «Les deux raffineries du Québec utilisent très principalement du brut léger, dit M. Bernard. Elles peuvent faire un peu de lourd, peut-être 5 à 10 %, mais elles ne sont pas équipées pour faire plus.» Notons que l’Alberta et le nord des États-Unis produisent aussi du pétrole léger.

LE VERDICT

Seulement en partie vrai. Le manque de place dans les pipelines tire bel et bien vers le bas le prix du pétrole albertain, mais le portrait est incomplet si on ne s’en tient qu’à ça. C’est aussi à cause de l’éloignement et de sa qualité moindre que le WCS se vend moins cher que le pétrole de référence, le WTI.

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