Près de 600 élèves de l'école secondaire Massey-Vanier de Cowansville ne pourront visionner le film 1 : 54 lors des sorties scolaires prévues initialement les 14 et 15 décembre.

Val-des-Cerfs annule les visionnements de 1:54

Le premier long métrage de Yan England, 1 : 54, fait des vagues dans la région. Et pas nécessairement celles escomptées par la production. Près de 600 élèves de l'école secondaire Massey-Vanier de Cowansville ne pourront visionner le film lors des sorties scolaires prévues initialement les 14 et 15 décembre. Celles-ci ont été annulées à la suite de recommandations de la Direction de santé publique de l'Estrie.
L'affiche du long-métrage de Yan England, qui traite d'intimidation.
Cette décision a soulevé l'indignation de parents d'élèves touchés par cette volte-face. France Désilets est du nombre. « Je trouve ça effrayant que l'on se mette des oeillères comme ça. Mon garçon a vu de l'intimidation autour de lui depuis le primaire. Il n'y a pas beaucoup d'interventions à l'école. Et enfin, on a un outil qui intéresse les jeunes, un film dont on parle partout au Québec. Et on trouve le moyen de le censurer ou d'en limiter l'accès à la principale clientèle visée. Pourtant, le ministère de l'Éducation a jugé que c'était approprié avec une discussion et un encadrement, notamment en ce qui concerne l'aspect du suicide. Je ne vois pas pourquoi la Santé publique vient se mêler de ce dossier », déplore la mère d'un étudiant de 4e secondaire.
En fait, l'école secondaire Massey-­Vanier a fait parvenir une lettre aux familles concernées, en date de jeudi. « La Direction de [la] santé publique émet des recommandations et nous comprenons que le type de sorties scolaires, tel que nous l'envisageons les 14 et 15 décembre, n'est pas à préconiser », indique-t-on dans la missive.
Supervision
La directive d'annuler le visionnement du film 1 : 54 par des centaines d'élèves de Massey-Vanier émane de la Commission scolaire du Val-des-Cerfs (CSVDC), a confirmé à La Voix de l'Est le directeur général intérimaire de l'organisation, Éric Racine. Une décision qui, dit-il, a été prise à la suite d'un avis de la Direction de santé publique (DSP) de l'Estrie.
Rappelons qu'en octobre, le ministère de l'Éducation a déconseillé à la direction d'une école secondaire d'orchestrer une sortie scolaire pour aller voir le film. Ceci principalement en raison d'une scène explicite où un jeune s'enlève la vie. Québec est revenu sur sa décision, début novembre, précisant que ce type d'activité doit cependant être bien supervisée. Une lettre avait été envoyée en ce sens à toutes les commissions scolaires­ de la province. 
Manque d'effectifs
Éric Racine évoque comme principal motif du retrait des sorties scolaires un manque d'effectifs spécialisés pour superviser les jeunes après le visionnement. « On parle de trois spécialistes pour 600 élèves. La situation n'est pas nécessairement gagnante dans le contexte où on a des recommandations­ qui vont à contresens. »
Or, dans une lettre datée du 30 novembre envoyée aux parents d'élèves, la direction de l'établissement soutient que « le contenu de ce film, portant sur l'intimidation, servira de sujet de discussion à notre école. En effet, une préparation est réalisée avant la projection et un suivi sera également fait en classe. Ce film aborde plusieurs sujets émotifs comme le suicide et le harcèlement. [...] Notre équipe des services aux élèves est impliquée dans le processus de préparation et sera disponible pour soutenir des élèves qui se sentent bouleversés, à la suite du visionnement et des discussions en classe. »
Ce retour en arrière des psychoéducateurs et psychologues de la CSVDC découle-t-il d'une mauvaise planification ou d'une méconnaissance du sujet litigieux, soit le suicide ? M. Racine est d'avis que non. « Les [spécialistes] n'avaient pas préalablement fait le visionnement du film, dit-il. Dans un processus d'information en continu, au départ, ils devaient être en accord avec [les sorties scolaires]. Mais plus l'information est entrée, plus leur position s'est précisée. »
« Est-ce que j'ai pris la bonne décision ? renchérit-il. [...] Chose certaine, j'aime mieux assumer la critique et avoir été plus prudent que moins. »
« Je trouve ça honteux »
Il n'a pas été possible d'obtenir les commentaires du réalisateur, Yan England. Mais mise au fait de la situation, la productrice du long métrage, Denise Robert, fulmine, qualifiant d'« aberration » le fait que l'on empêche des jeunes d'aller voir 1:54 lors de sorties scolaires.
« On se donne la peine de faire un film qui parle aux jeunes, qui est fait avec des jeunes et qui montre les vrais problèmes. Si la Santé publique veut se fermer les yeux, je trouve ça honteux, clame-t-elle. C'est inacceptable. »
Un guide pédagogique a même été réalisé par le distributeur, Films Séville, de concert avec Tel-Jeunes. Le document d'une dizaine de pages, facilement accessible sur le web, a principalement été conçu pour les établissements d'enseignement qui souhaitent organiser des visionnements en groupe, dans le but d'encadrer les jeunes. On y rappelle entre autres les notions de prévention du suicide. De plus, on y retrouve de nombreux liens de ressources et leurs numéros de téléphone ainsi que des exercices de réflexion sur l'intimidation et le suicide.
La directrice de la DSP de l'Estrie, Dre Mélissa Généreux, est d'avis qu'il faut éviter d'exposer les gens à des scènes explicites de suicide.
La DSP de l'Estrie nuance sa position
Devant la polémique qu'engendre la position de la Direction de santé publique de l'Estrie à l'égard du film 1 : 54, celle qui est à la tête de l'organisation, Dre Mélissa Généreux, a tenu à faire le point. 
Dans une lettre acheminée à toutes les commissions scolaires du territoire qu'elle dessert, la Direction de santé publique (DSP) de l'Estrie évoque deux recommandations. « Puisque le film montre une scène explicite de suicide et ne met pas en premier plan des comportements de demande d'aide ainsi que le soutien pouvant être offert aux jeunes [...] nous ne recommandons pas le visionnement de ce film en tant qu'intervention efficace en termes de visées pédagogiques en prévention du suicide », dit-on premièrement.
La seconde recommandation concerne l'appui de l'organisation à l'Ordre des psychoéducateurs et psychoéducatrices du Québec « qui déconseille l'utilisation du film comme outil pédagogique de prévention en milieu scolaire ».
De plus, l'annexe joint au document envoyé par la DSP de l'Estrie, émanant du CIUSSS du Centre-Sud-de-l'Île-de-Montréal, souligne que « si des activités en prévention du suicide existent, elles doivent être encadrées par des professionnels [en la matière]. Dans le contexte actuel, nous n'avons pas de données sur la disponibilité de tels professionnels dans les milieux scolaires. La Direction régionale de santé publique ne peut ainsi s'avancer sur les ressources professionnelles compétentes pour encadrer efficacement le visionnement du film 1 : 54 en contexte scolaire. »
La pièce complémentaire met également en lumière la position de l'Association américaine de suicidologie, voulant « que toute vidéo faisant référence au suicide doit être présentée à de petits groupes de jeunes ».
Mea culpa
En entrevue à La Voix de l'Est, Dre Mélissa Généreux a fait son mea culpa, concédant que les recommandations de la lettre principale de la DSP estrienne sont plutôt tranchées. « Je me rends compte qu'on aurait pu ajouter un bémol », dit-elle, entrouvrant la porte à des visionnements encadrés par des spécialistes en prévention du suicide. 
« On ne veut pas se substituer au jugement des directions d'écoles, poursuit Dre Généreux. Si elles ont les ressources nécessaires [pour superviser les jeunes], ça vient nuancer tout ça. »
La directrice de la DSP de l'Estrie demeure toutefois très réticente en ce qui concerne le visionnement de scènes explicites où des gens mettent fin à leur vie. « D'un point de vue populationnel, réitère-t-elle, il faut être très prudent et éviter d'exposer les gens à des scènes [de suicide] parce que ça peut avoir des effets [néfastes]. »