Carole Veillette est psychologue à l’école Haute-Ville de Granby.
Carole Veillette est psychologue à l’école Haute-Ville de Granby.

Une rentrée sous le signe de l’inquiétude

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Achats de nouvelles fournitures, quelques nouvelles fringues, les excitantes retrouvailles avec les camarades de classe: d’ordinaire, la rentrée scolaire s’accompagne d’une certaine fébrilité, d’un sentiment de renouveau où tout semble possible pour la prochaine année, mais aussi d’un retour à la routine, d’une certaine normalité. Cependant, la rentrée qui s’amène sera plutôt synonyme, pour certains écoliers, d’anxiété et d’inconnu, eux qui n’ont pas remis les pieds en classe depuis la fermeture des écoles, en mars.

Ce qui devait être une fermeture préventive de deux semaines, afin d’éviter la propagation du coronavirus au début de la vague épidémique au Québec, a finalement duré tout près de deux mois pour certains élèves, qui ont pu compléter leur année scolaire dans des classes réduites en mai.

Or, ce retour sur les bancs d’école s’est déroulé sur une base volontaire. Certains élèves n’auront donc pas remis les pieds à l’école depuis près de six mois quand viendra la rentrée.

C’est le cas de la petite Alexia, qui commencera sa deuxième année à la fin du mois et qui a bien hâte de retrouver ses amis. N’empêche, quand elle réfléchit à tout ce qui sera différent à son école en raison de la pandémie, cela la rend plus craintive, confie sa mère, Janick. « Il y a la peur d’attraper la COVID, mais aussi l’anxiété de savoir que la vie à l’école ne sera pas comme c’était auparavant », explique la Joachimienne.

Celle-ci reconnaît toutefois être elle-même nerveuse face à la rentrée, elle qui n’avait pas retourné sa fille en classe en mai sur ordre de son médecin de famille. « La priorité va demeurer de protéger ma famille et ma fille, surtout s’il y a une deuxième vague », dit-elle.

Janick est loin d’être la seule dans son cas. À l’appel à tous diffusé jeudi par La Voix de l’Est, qui cherchait des familles dont l’enfant manifestait de l’anxiété face au retour en classe, nous n’avons reçu que des messages de parents qui se disaient eux-mêmes anxieux !

« Rien n’est clair en ce moment, on a peu d’informations de la part de la direction de l’école », avance Julie, dont la fille entrera en première année à la fin août. Bien qu’elle ait hâte de retourner en classe, celle-ci sait que le déroulement de ses journées ne sera pas tout à fait pareil que la dernière fois où elle s’est rendue à l’école.

« Ma fille a pleuré, avance pour sa part Manon. Elle n’a pas aimé voir son professeur porter un masque et une chemise blanche par-dessus ses vêtements. Pour elle ce n’est pas normal. »

La Granbyenne est d’avis que les mesures de précaution imposées dans les écoles sont trop draconiennes par rapport à l’ampleur réelle de la crise, selon elle beaucoup moins grave que ce que laissent entendre les autorités. « Le virus m’inquiète moins que les conséquences qu’auront ces mesures sur nos enfants, allègue Manon. Avec les distances et les bulles, les enfants ne pourront pas socialiser comme ils devraient le faire à leur âge. On peut compenser certains apprentissages en faisant l’école à la maison, mais la socialisation, on ne peut pas la remplacer. »

Sheila Rocheleau est psychologue auprès des enfants.

Un peu de stress, c’est normal !

Les appréhensions manifestées par ces mères ne surprennent pas la psychologue scolaire Carole Veillette, qui rappelle que les enfants sont des « éponges » par rapport aux émotions manifestées par leurs parents. « Ceux-ci sont des modèles pour leur enfant, précise celle qui travaille à l’école Haute-Ville de Granby. Celui-ci intériorise ce qu’il voit, c’est pourquoi il faut éviter d’être alarmant. Il faut analyser son comportement d’adulte pour éviter de transmettre son stress à l’enfant. »

Pour sa part, la psychologue Sheila Rocheleau dit avoir observé une augmentation de demandes de parents qui sont soucieux de bien préparer leur enfant pour la rentrée.

« C’est certain que la rentrée scolaire qui s’en vient aura plus de nouveautés que d’habitude, indique-t-elle. Et comme les mesures qui seront en vigueur n’ont pas encore été annoncées et clarifiées, c’est sûr que ça peut ajouter un stress. »

Il faut toutefois éviter d’attribuer uniquement aux parents l’anxiété vécue par les élèves. « C’est sûr qu’il y a des enfants qui sont plus anxieux de nature, poursuit Mme Rocheleau. Ceux qui ne sont pas retournés à l’école au printemps auront aussi une plus grande marche à monter. Mais l’anxiété peut émaner d’une multitude de facteurs; elle peut être d’origine biologique ou provoquée par notre environnement ou un événement précis. Pas seulement par imitation. »

Dans tous les cas, il est important de rappeler à son enfant qu’il n’y a pas de mal de ressentir un certain stress face à la rentrée. « Il s’agit d’une anticipation face à un changement futur, souligne Carole Veillette. C’est une réaction normale et il faut le dire. Avec la pandémie, le stress est vécu à l’échelle mondiale, ce n’est pas pathologique ni anormal. Ça devient problématique quand on commence à imaginer des scénarios catastrophes. »

L’équipement de protection porté par le personnel des écoles peuvent inquiéter certains élèves.

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TRAVAILLER EN ÉQUIPE CONTRE L'ANXIÉTÉ

S’il existait une baguette magique pour faire disparaître l’anxiété, il y a belle lurette que tous les parents en posséderaient une. D’ici à ce que celle-ci soit inventée et mise en marché, c’est en faisant équipe avec son enfant que celui-ci saura apprivoiser son anxiété face à la rentrée scolaire.

Il est suggéré aux parents d’avoir une discussion avec leur enfant pour savoir comment celui-ci se sent à l’approche du retour en classe. « Si on a plusieurs enfants, il vaut mieux avoir ce dialogue-là avec chacun individuellement », précise la psychologue scolaire Carole Veillette.

« Le plus important, c’est de ralentir et d’observer les manifestations de l’anxiété, aussi bien chez soi que chez l’enfant, complète Sheila Rocheleau, également psychologue. Il faut accueillir les émotions et les pensées de notre enfant, qu’elles soient positives ou négatives, et il ne faut surtout pas le juger. »

Il est aussi utile de rassurer l’enfant en lui donnant suffisamment d’information selon son âge, tout en évitant les détails superflus qui pourraient l’angoisser davantage. « On peut lui dire qu’on sait ce qu’il faut faire pour limiter la propagation : on se lave les mains, on tousse dans son coude et on garde une certaine distance avec les autres, par exemple. On peut aussi lui rappeler que les adultes présents à l’école sont là pour la rendre sécuritaire et qu’il n’a pas à s’en faire. Tout ça permet de donner un sentiment de contrôle à l’enfant », souligne Mme Veillette.

« En effet, ça peut aider de planifier en fonction de ce qu’on sait et de ce qu’on peut prévoir à partir des informations qu’on peut obtenir, renchérit Mme Rocheleau. Mais on doit garder en tête qu’on ne pourra jamais éliminer complètement l’imprévu. »

D’où le besoin de se recentrer dans le moment présent. « On n’a pas de contrôle sur le virus ou sur ce qui s’en vient, mais on peut contrôler ce qu’on vit en ce moment. On doit se pencher sur des solutions qui nous permettent de s’apaiser, pour prendre soin de soi, tant comme enfant que comme parent », ajoute la psychologue.

Ce contrôle sur la situation peut aussi être gagné en réinstaurant une routine de vie à l’approche du retour en classe. « Reprendre un horaire normal de sommeil et manger trois repas par jour aide à retrouver un sentiment de normalité et à apaiser l’anxiété, estime Mme Veillette. Faire de l’exercice est également très bénéfique pour contrôler et diminuer les sentiments négatifs. »

Enfin, les psychologues proposent de voir au jour le jour l’évolution de la situation. Les enfants sont généralement plus résilients que les adultes, mentionne Mme Veillette, c’est pourquoi ils ont une plus grande facilité à s’adapter aux changements. Le retour en classe de mai, pour les élèves qui ont choisi de revenir à l’école, s’est d’ailleurs très bien passé pour la grande majorité d’entre eux, dit-elle.