La plaignante affirme avoir été victime d’attouchements de la part de son employeur et de son frère, la même journée.

Une employée attouchée et humiliée par son employeur

Une employée de l’entreprise cowansvilloise Pavage Racine et Genest a été victime de harcèlement sexuel et psychologique avant d’être congédiée. Un « continuum de banalisation et d’humiliation » aux yeux de la juge Marie-Claude Grignon, du Tribunal administratif du travail, qui a retenu la plainte de la dame à l’encontre de ses anciens employeurs.

La dame, dont l’anonymat est préservé dans la décision rendue mercredi, a été embauchée le 4 mai 2015 à titre d’adjointe administrative et relevait ainsi des deux propriétaires de l’entreprise, Dominique Racine et Samuel Genest. Les premiers mois de la relation d’emploi se déroulent sous le signe de la cordialité.

La plaignante est amenée à côtoyer le frère de M. Racine, identifié dans le jugement comme M. R. qui, bien que n’étant pas à l’emploi de l’entreprise, s’y présente sur une base régulière.

Leur relation d’abord amicale devient plus intime vers septembre 2015, et ce, jusqu’à la mi-octobre de la même année. « La plaignante soutient qu’il s’agissait d’une personne trop insistante et qui lui faisait peur en raison de ses antécédents criminels », peut-on lire dans le jugement.

Par la suite, les deux individus continuent de se fréquenter en tant qu’amis. Le 27 novembre 2015, la plaignante, qui est seule à son lieu de travail, invite M. R. à passer la voir afin de lui montrer la photo d’une motocyclette qu’elle souhaite acquérir.

Sur place, M.R. caresse une cuisse de la plaignante, qui le somme d’arrêter. M.R. continue « en lui disant qu’il ne veut que lui faire du bien », allant même lui caresser un sein. Paniquée, la dame lui ordonne à nouveau, et avec plus d’aplomb, de cesser ses attouchements ; M.R. quitte les lieux.

Cette partie du témoignage de la plaignante n’a pas été contredite, souligne la juge Grignon.

De l’aide qui n’en est pas

En retournant chez elle, l’adjointe pleure et se sent étouffer. Elle décide d’appeler Dominique Racine pour l’informer que son frère « l’a collée de trop près ».

M. Racine lui répond qu’il ne peut pas la laisser dans cet état et l’avise qu’il viendra la chercher chez elle pour discuter de tout cela. Il contacte ensuite son frère et lui demande de ne plus se présenter à l’entreprise.

Rendu chez son employée, M. Racine — qui avait préalablement consommé six ou sept bières — lui demande de les conduire dans un bar de billard, situé tout près. Sur place, il continue de consommer, « deux ou trois bières ainsi que des shooters ».

Interrogé à savoir s’il a discuté de ce qui était survenu entre la plaignante et son frère plus tôt en après-midi, monsieur Racine répond qu’il était trop saoul pour se rappeler de ce dont il avait parlé avec elle.

Selon la plaignante, au moment de quitter le bar, « une heure ou deux plus tard », M. Racine lui aurait touché les fesses, geste que ce dernier ne se souvient pas avoir posé. Pire encore, soutient-elle, son patron lui aurait frotté la cuisse et tenté de lui prendre un sein avant de lui dire qu’il voulait la « baiser ». Il lui aurait fait sentir son érection avec insistance, affirme la plaignante.

Le duo s’est ensuite rendu dans un autre bar. Une altercation serait survenue entre les deux individus, si bien que M. Racine aurait empoigné la femme par le collet et lui aurait placé la tête « avec force » sous son avant-bras.

Sur le chemin du retour, M. Racine aurait adopté un ton agressif. « Je veux te baiser et je veux aller au garage », lui aurait-il dit, la traitant un peu plus tard de « crisse de folle ».

Le lendemain des événements, la plaignante communique avec son autre patron pour l’informer de la situation. Une réunion à trois est organisée le jour suivant.

Selon la plaignante, lorsque M. Genest apprend que M. Racine a pris sa main pour la mettre sur son pénis, celui-ci éclate de rire, ajoutant que d’autres femmes sont déjà passées par là et qu’elle était « plus forte que ça ».

Au cours de la rencontre, les employeurs demandent à l’employée si elle compte quitter son emploi. Pour des raisons financières, celle-ci est contrainte de demeurer en poste.

Le lundi suivant, la dame rentre au travail et découvre une pancarte apposée sur son bureau. On peut y lire : « Interdiction de cruiser la secrétaire ».

Séquelles

Mise à pied temporairement en raison du caractère saisonnier de l’entreprise, la plaignante profite de la période des Fêtes pour consulter un médecin, qui la réfère au Centre d’aide aux victimes d’actes criminels. Elle consulte également un psychologue, puis, en mars 2016, elle présente des réclamations à la CNESST de même qu’au fonds d’Indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC).

La plaignante reprend le travail de manière régulière le 4 avril 2016. « Elle se sent anxieuse, ne dort presque pas et pleure beaucoup », relate-t-on.

Ses relations avec ses patrons sont difficiles, M. Genest lui reprochant régulièrement un « air bête » et de mal faire son travail. À la fin du mois, il est insatisfait au point de l’informer que son mauvais rendement lui vaut une baisse de salaire de 2 $ l’heure, ce à quoi M. Racine s’oppose.

Le 12 mai 2016, l’adjointe administrative reçoit un diagnostic médical de trouble de stress post-traumatique en lien avec les événements survenus à la fin de novembre 2015. Elle en informe son employeur dans les jours qui suivent.

Néanmoins, elle est congédiée le 17 mai pour son « comportement négatif », même si elle n’avait jamais fait l’objet d’une mesure disciplinaire auparavant.

Comportement « abject »

La juge Grignon n’a pas retenu le témoignage de M. Racine. Celui-ci avait rejeté les allégations de la plaignante en bloc, parlant parfois d’une mémoire floue, parfois en niant catégoriquement certains gestes qu’il aurait posés.

« Le Tribunal ne peut tout simplement pas prêter foi au témoignage de Monsieur Racine. Celui-ci choisit de ne pas se souvenir de ce qu’il est préférable d’oublier et modifie son témoignage en conséquence », relève la juge, ajoutant que la plaignante « s’est exprimée avec un aplomb et un courage remarquables ».

Le comportement de l’employeur est qualifié d’« abject » et de « vexatoire » par la magistrate, d’autant plus que la plaignante lui avait demandé de l’aide et qu’il se trouvait en situation d’autorité vis-à-vis d’elle.

« Non seulement monsieur Racine ne lui apporte pas l’aide requise, mais il s’adonne lui-même à des attouchements de nature sexuelle clairement non désirés par la plaignante. Il profère des paroles dégradantes à son endroit et tente de minimiser le tout par la suite en invoquant son état d’ébriété. Or, la consommation d’alcool alléguée ne saurait le soustraire d’aucune manière à ses obligations d’employeur », rage la juge.

La femme de loi n’a pas été plus tendre à l’endroit de son associé qui, sous le couvert de l’humour, a banalisé le choc vécu par la plaignante. Un comportement ayant pour effet de l’humilier davantage.

La juge Grignon déterminera à une date ultérieure quelles seront les mesures de réparations appropriées.