« On est encore en démocratie au Québec. Je vais en enquête pour avoir partagé un hyperlien ? C’est démesuré! », dénonce la commissaire-parent Marie-Josée Cornay.

Une commissaire sous enquête

Une plainte pour manquement à l’éthique et à la déontologie a été déposée contre une commissaire-parent de Val-des-Cerfs relativement au partage d’un article sur Facebook et au commentaire qui l’accompagnait. L’affaire a rebondi jusqu’à l’Assemblée nationale, mercredi, tandis que la principale intéressée revendique son droit à la liberté d’expression.

« Je ne vois pas pourquoi je serais punie pour avoir partagé quelque chose qui fait du sens pour moi », indique la commissaire-parent pour l’enseignement au secondaire Marie-Josée Cornay, en entrevue avec La Voix de l’Est.

« On est encore en démocratie au Québec. Je vais en enquête pour avoir partagé un hyperlien ? C’est démesuré ! C’est vouloir me bâillonner, toucher à ma liberté d’expression et à mes allégeances politiques. »

Aussi psychosociologue et militante pour la Coalition avenir Québec, Mme Cornay a partagé, le 17 janvier, l’article « La CAQ relance sa promesse d’abolir les commissions scolaires », paru ce jour-là dans La Presse+ et citant le député caquiste de Chambly, Jean-François Roberge.

Sa publication était surmontée du commentaire « Yes, yes, yes... Oui monsieur Roberge et c’est d’une urgence capitale (bonhomme sourire). Bravo ! ». Deux mois plus tard, elle reçoit une lettre d’avocat l’avisant qu’une plainte acheminée au Comité d’éthique et de déontologie des commissaires a été retenue contre elle.

La lettre signée par la présidente du Comité, Me Madeleine Lemieux, lui reproche d’avoir « diffusé votre position sur l’avenir des commissions scolaires » et « redirigé le lecteur par un hyperlien vers un commentaire publié dans La Presse par monsieur Jean-François Roberge sur le même sujet ».

« Ce faisant, on vous reproche d’être en conflit d’intérêt, de discréditer le travail de vos collègues commissaires, d’entacher l’image publique des commissaires et de manquer de solidarité avec vos collègues. » Le Comité « fera enquête et procédera par des rencontres individuelles ». Celle entre Me Lemieux et Mme Cornay a été fixée au 20 avril.

Élue depuis quatre ans, la commissaire-parent de Dunham soutient n’avoir rien à se reprocher. « Moi, je suis là pour les élèves et les parents, dit-elle, et il y a du ménage à faire en éducation. Je cherche juste à avancer. »

Transformation et non abolition

Contrairement à ce qu’indique le titre — et non le corps — de l’article, la CAQ ne prône plus l’abolition des commissions scolaires, mais bien leur transformation, dit Mme Cornay, et c’est ce qu’elle voulait mettre de l’avant en le partageant sur internet. 

Leurs structures sont trop lourdes et opaques, les élèves n’obtiennent pas plus de service qu’avant et les parents peinent à obtenir réponse à leurs questions, dit-elle. « Même moi, j’ai réponse à mes questions 30 jours plus tard, des fois jamais. Il y a trop de bureaucratie. »

Elle reproche aussi aux commissaires de tout approuver systématiquement. « Il n’y a jamais de débat ! Rien n’est remis en question, ce n’est pas normal. Je pense que notre milieu de l’éducation doit être repensé. Il faut que l’argent soit plus axé sur nos enfants. Mon cheval de bataille, c’est la jeunesse et l’éducation et je ne démordrai pas de ça. »

Tout comme la CAQ, elle promeut la diminution de la taille des commissions scolaires afin de donner plus de pouvoir aux écoles et d’abolir les élections scolaires. « Ça nous éviterait de dépenser 40 M $ à chaque élection alors que personne ne va voter. Et les parents à qui je parle sont d’accord pour donner plus de pouvoirs aux écoles. Mais on n’en parle pas entre commissaires. »

L’argent investi dans la plainte retenue contre elle devrait aussi être injecté ailleurs, dit Marie-Josée Cornay. Quant à une éventuelle sanction, qui peut aller de la simple demande de rétractation à la suspension du droit de siéger en passant par un retrait de sa rémunération, ça n’effraie pas.

« Ils feront ce qu’ils voudront. Je sais que je ne suis pas populaire (NB : auprès des autres commissaires) parce que je questionne beaucoup. Parce que je sais combien d’argent on arrache à notre jeunesse. »

«INACCEPTABLE», SELON LA CAQ

La plainte déposée contre la commissaire-parent Marie-Josée Cornay est jugée « complètement inacceptable » par le député de Chambly et porte-parole du deuxième groupe d’opposition en matière d’éducation, Jean-François Roberge.

« C’est une atteinte à la liberté d’expression, affirme le caquiste lorsque joint par La Voix de l’Est. Les gens qui travaillent dans les commissions scolaires doivent pouvoir s’exprimer. Ce n’est pas en les bâillonnant qu’on fait avancer le débat. »

La liberté d’expression a ses limites, estime le député de Chambly. 

Mais dans ce cas-ci, la loyauté de Mme Cornay « est envers les élèves, pas les autres commissaires ».

« C’est comme si les commissaires devaient renoncer à leur désir d’améliorer la gouvernance scolaire, dit M. Roberge. Elle n’a rien fait de répréhensible. »

Le député déplore que l’« omerta » règne toujours au sein des commissions scolaires et que le ministre de l’Éducation refuse de s’en mêler, bien qu’il l’ait questionné en Chambre, mercredi.

« Si le gouvernement n’est pas pour la liberté d’expression, qui va le faire ? demande-t-il. Il faut écouter les gens qui ont les deux mains dans le système. Mme Cornay voit comment ça fonctionne. Elle n’a pas à défendre son poste ou le statu quo. »

Le directeur général de la commission scolaire du Val-des-Cerfs,  Éric Racine

UNE GESTE DISCUTABLE, DIT VAL-DES-CERFS

Sans vouloir trop s’immiscer dans le processus déontologique, le directeur général de la commission scolaire du Val-des-Cerfs estime que le geste de la commissaire-parent Marie-Josée Cornay est discutable.

« C’est questionnant, mais ce n’est pas à moi de porter un jugement, dit Éric Racine. Ça relève de la sphère politique dans laquelle je ne veux pas entrer en interaction. Comme DG, mes tâches sont d’ordre administratif. »

Il précise toutefois: « si je partageais des propos comme ça, le conseil (NB: des commissaires) se questionnerait sur mon allégeance et ma loyauté ».

M. Racine ajoute qu’il « ne partage pas l’opinion de M. Roberge » (NB: de la CAQ) et que « les commissions scolaires ont leur raison d’être ». Au sujet de la pertinence du Comité d’éthique et de déontologie de Val-des-Cerfs, il précise que « chaque organisme public a une politique comme ça pour être en mesure de s’autoréguler. »

Le processus déontologique est confidentiel, rappelle-t-il. Lui-même n’a eu connaissance de la situation impliquant Mme Cornay que lorsque les médias l’ont joint, mercredi. L’auteur de la plainte n’est pas dévoilé. La dernière plainte relative à l’éthique et reçue à Val-des-Cerfs remonte à 2014, dit le DG.