« Nous nous sommes rencontrés à l'âge de douze ans, en septième année, se rappelle Edmund Aunger, en parlant de sa défunte épouse Elizabeth. On a été mariés 35 ans. C'était une vraie histoire d'amour. »

Un tour du Canada à vélo en mémoire d'Elizabeth

Onze ans séparent les deux visites d'Edmund Aunger à Granby. En 2006, il s'y était arrêté en compagnie de son épouse, Elizabeth, dans le cadre d'un voyage à vélo. Cette fin de semaine, il y est revenu seul répéter le trajet qui, tel un pèlerinage, le ramènera là où a péri l'amour de sa vie, il y a bientôt cinq ans.
Depuis la mort de son épouse, Edmund Aunger traverse le Canada à vélo pour sensibiliser les élus des provinces à l'importance de son combat. Depuis 2013, il parcourt en moyenne 2500 kilomètres par été.
Attablé au gîte granbyen Une fleur au bord de l'eau, où le couple avait séjourné jadis, le veuf originaire d'Edmonton se rappelle avec émotion le jour fatidique du 14 juillet 2012, quand Elizabeth a été happée mortellement par un chauffard ivre sur une route de l'Île-du-Prince-Édouard. 
Ce père de famille frôlant la cinquantaine avait plus de trois fois la limite d'alcool permise dans le sang. Il avait déjà été condamné à quatre reprises pour alcool au volant avant de faucher la vie de la femme, âgée de 63 ans.
« Ses bagages étaient éparpillés partout et son vélo, complètement détruit. Elle a été éjectée à cinquante mètres du lieu de l'impact, raconte le mari éploré. J'avais peur qu'elle soit consciente, mais quand je l'ai vue, je savais qu'elle était morte. Il n'y avait plus rien dans son regard, il y avait du sang qui coulait de sa bouche. Ce n'est pas nécessaire d'être médecin pour savoir que c'est fini, dans ces cas-là. »
Le traumatisme est d'autant plus grand que c'est pour lui faire plaisir que son épouse s'était mise au vélo. « Mon souhait était que quand nos enfants auraient quitté la maison, qu'on prenne nos vacances à vélo, se remémore le sexagénaire. Elizabeth­ avait accepté à condition de ne pas emprunter les routes et les autoroutes, qu'elle jugeait trop dangereuses. Je trouvais qu'elle exagérait... »
Le couple avait donc convenu de sillonner le Sentier transcanadien, un circuit cyclable créé après qu'un automobiliste albertain eut happé neuf enfants, en tuant trois sur le coup. « Un témoin de l'accident, Bill Pratt, était traumatisé, note M. Aunger­. Il a souhaité construire une piste pour les familles et les enfants le plus loin possible des routes pour éviter d'autres tragédies. »
Or, ce jour-là, il fallait emprunter une route sans accotement pour se rendre au gîte où les attendait un repos bien mérité. Un parcours de six kilomètres qui n'aura, finalement­, jamais été complété.
Histoire d'amour
« Quand je suis retourné chez moi, après sa mort, j'ai dit à nos enfants qu'on avait eu beaucoup de chance (de s'être rencontrés et aimés). Peu de gens ont vécu un mariage comme le nôtre. C'est pourtant difficile de reconnaître cette chance quand la personne qu'on aime n'est plus à nos côtés », confie M. Aunger­, émotif et visiblement­ toujours aussi amoureux.
« Nous nous sommes rencontrés à l'âge de douze ans, en septième année, se rappelle-t-il. On a été mariés 35 ans. C'était une vraie histoire d'amour. » Une histoire d'amour de laquelle sont nés trois enfants et quatre petits-enfants, qui n'auront jamais connu leur grand-mère.
Sensibiliser, un kilomètre à la fois
Le professeur universitaire de science politique a quitté son emploi, qu'il occupait depuis plus de 35 ans, pour poursuivre la mission que s'était donnée Elizabeth avant de mourir. Une mauvaise expérience sur le tronçon albertain du Sentier transcanadien, en 2008, l'avait motivée à consacrer sa retraite à militer pour sécuriser le parcours, notamment en empêchant des véhicules­ tout-terrain d'y circuler. 
Pour y parvenir, M. Aunger traverse le Canada à vélo afin de sensibiliser les élus des provinces à l'importance de son combat. Depuis 2013, il parcourt en moyenne 2500 kilomètres par été dans le cadre de Ride the trail for Elizabeth. « À un certain moment, c'était la seule chose qui me permettait de continuer à vivre », note celui ayant prononcé des discours devant plusieurs assemblées législatives et lancé une pétition réclamant des normes de sécurité et de qualité minimales pour le Sentier transcanadien.
« J'essaie de prendre le temps de vivre. Je me brûlais. Plus ou moins deux ans après sa mort, la meilleure amie de ma femme m'a dit que j'avais l'air de quelqu'un qui veut se tuer, relate M. Aunger. Elle avait raison, et ce n'est pas ce qu'Elizabeth aurait voulu. »
Le goût de vivre est revenu. « J'ai été paralysé, traumatisé, pendant très longtemps, reconnaît-il. Mais aujourd'hui, ça va mieux. Je suis content de faire ce que je fais. »
Actuellement, relève le cycliste d'expérience, plus ou moins 8500 kilomètres du Sentier trans­canadien longent des routes passantes et des autoroutes. « C'est épouvantable! » lâche-t-il, lui qui garde un agréable souvenir de son passage dans les Cantons-de-l'Est, où se trouve, à son avis, l'un des plus beaux réseaux cyclables du pays. « Ici, on voit des familles et des enfants sur la Route Verte. Pas dans l'Ouest. »
Le 14 juillet prochain, le cycliste atteindra sa destination, où l'attendront une cinquantaine de proches, membres de la famille et amis, mais aussi des membres de la com­munauté ébranlés par le drame venu troubler leur quiétude. 
Une cérémonie commémorative aura lieu à l'église de la municipalité. De là, M. Aunger enfourchera le même vélo que cinq ans plus tôt, et se rendra là où il n'avait pas eu la chance de faire ses adieux à sa femme. La monture, repeinte en blanc, sera installée de façon permanente à l'endroit exact où Elizabeth a rendu son dernier souffle.