Les vétérans sont nombreux à être fébriles, mais aussi anxieux à l’approche des commémorations du jour du Souvenir, un moment chargé d’émotion qui leur fait revivre de douloureux souvenirs.
Les vétérans sont nombreux à être fébriles, mais aussi anxieux à l’approche des commémorations du jour du Souvenir, un moment chargé d’émotion qui leur fait revivre de douloureux souvenirs.

Un jour du Souvenir tombé dans l’oubli

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Ce mercredi marque les commémorations du jour du Souvenir, 102 ans après l’Armistice mettant fin à la Première Guerre mondiale. Dans la région et partout au pays, plusieurs événements ont dû être annulés. L’organisation d’autres a été revue, COVID-19 oblige. Hélas, l’incertitude entourant cette journée est loin d’être le seul bouleversement que traversent les anciens combattants en ces temps de pandémie.

Les vétérans sont nombreux à être fébriles, mais aussi anxieux à l’approche des commémorations du jour du Souvenir, un moment chargé d’émotion qui leur fait revivre de douloureux souvenirs. Ce faisant, plusieurs anciens combattants atteints d’un syndrome de stress post-traumatique sont physiquement ou psychologiquement incapables d’y prendre part, confie Alain Côté, qui a été membre des Forces armées canadiennes de 1990 à 2006.

«Certains ne peuvent pas aller aux cérémonies, indique-t-il. Moi-même, ça m’a pris plusieurs années avant de pouvoir y assister. Encore aujourd’hui, je décide d’y aller ou non, selon le contexte.»

Il évitera le rassemblement si, par exemple, il risque d’y entendre de la cornemuse, un instrument dont la sonorité lui rappelle des frères d’armes et des souvenirs des quatre missions auxquelles il a pris part. «Ça vient me chercher et ça me remue beaucoup», confie-t-il.

L’annulation de certaines cérémonies de commémoration est donc, en ce sens, un soulagement pour certains vétérans. Mais du même souffle, la pandémie aura eu pour effet de faire tomber cette période reconnaissance et de gratitude, essentielle et nécessaire pour plusieurs anciens combattants, dans l’oubli.

Les coquelicots sont moins nombreux à la boutonnière des Québécois, encore confinés. «La campagne du coquelicot, c’est généralement un baromètre de la reconnaissance que nous porte la société civile. En 2020, il y a définitivement une baisse. Ça passe dans le vide cette année, déplore Alain Côté. Les gens sortent moins de chez eux, ils travaillent de la maison, donc ils ne pensent pas nécessairement au jour du Souvenir.»

En contrepartie, beaucoup de citoyens ont décoré hâtivement pour les Fêtes, histoire d’égayer leur quotidien. Un geste sans malice ni mauvaise intention qui heurte tout de même les sentiments de certains vétérans, pour qui les dix premiers jours de novembre représentent le seul moment de l’année où l’engagement des soldats et des ex-soldats est généralement valorisé et célébré. «Il y a eu pendant longtemps une espèce de règle non écrite d’attendre après le 11 novembre pour décorer et installer ses lumières de Noël, explique Alain Côté. La période entre l’Halloween et le jour du Souvenir, c’est souvent le moment où on se fait dire merci pour notre service et nos sacrifices. Cette année, à cause de la pandémie, on est passés à côté.»

Une occasion d’éduquer

«Est-ce que c’est irrespectueux à mon avis? Oui, mais ce n’est que mon opinion. Si les gens sentent le besoin de décorer pour mettre du bonheur dans leur vie, c’est bien correct», mentionne pour sa part Maxime Gaboriault, un Granbyen d’origine installé sur l’île de Vancouver.

Le Jour du souvenir n’a pas de signification particulière pour le Granbyen d’origine Maxime Gaboriault, qui a notamment servi à titre de garde du corps pour les journalistes envoyés couvrir la mission canadienne en Afghanistan.

Il fut un temps où l’installation hâtive des lumières de Noël «enrageait» le militaire, retraité après une carrière de 13 ans dans les forces armées. «Mais plus maintenant. Je me rappelle que je suis allé à la guerre pour que les civils vivent dans un pays libre, où ils peuvent faire ce qu’ils veulent», relativise-t-il.

Le jour du Souvenir n’a pas de signification particulière pour cet opérateur de radio qui a notamment servi à titre de garde du corps pour les journalistes envoyés couvrir la mission canadienne en Afghanistan. Au cours d’un seul passage de neuf mois dans ce pays d’Asie centrale — le premier de cette durée —, le militaire y a perdu 42 frères d’armes.

«Le jour du Souvenir, moi, je le vis tous les jours, élabore M. Gaboriault. Je ne cherche pas la reconnaissance et je n’ai pas besoin d’une journée pour me souvenir. Je ne me sens pas obligé de porter constamment le coquelicot; j’en ai 42 de tatoués sur la jambe.»

Néanmoins, ce jour de commémoration constitue l’une des rares occasions d’éduquer la société civile sur les nombreux accomplissements des militaires canadiens aux yeux de Maxime Gaboriault. Malheureusement, ce rôle est généralement comblé par les vétérans eux-mêmes, ajoute-t-il, et ils ne parviennent pas à contrer les idées préconçues qui sont plus largement véhiculées. De ce fait, le rôle des Forces armées canadiennes est méconnu d’une grande partie de la population, estime M. Gaboriault. «On pense souvent à la guerre. Dans les médias, on a souvent traité des soldats qui se battaient contre les talibans, mais en fait, on fait beaucoup de travail humanitaire. C’est même le plus important», dit-il.

Lors de ses séjours en Afghanistan, le Granbyen d’origine a eu l’opportunité de participer à la construction d’écoles et d’apporter des fournitures scolaires et médicales de même que des poches de riz et des grains à des villageois. «Tout ça devrait être dit aux Canadiens», insiste M. Gaboriault.

Un isolement néfaste

Celui-ci rappelle que l’entraînement des militaires les avait préparés, en quelque sorte, aux divers bouleversements provoqués par la pandémie. «Pour nous, de ne pas savoir ce qui va arriver, d’être bousculé constamment par le changement et d’être isolé pendant de longues périodes de temps, ça fait partie de notre entraînement comme militaire. Ce qui n’est pas normal pour les civils, ça l’est pour nous», précise celui qui est personnellement peu affecté par la COVID-19, étant donné que la Colombie-Britannique a connu moins d’éclosions qu’au Québec et que le caractère insulaire de Vancouver en limite la propagation.

Cela n’a pas empêché, comme pour plusieurs civils, que de nombreux militaires ont subi l’isolement imposé par la pandémie. «On en sort quand on va demander de l’aide, explique Alain Côté. Pour plusieurs, le confinement nous a ramenés à notre période d’isolement, ce qui a fait que notre état psychologique a reculé, voire régressé dans certains cas.»

Le directeur général de la Fondation des sports adaptés, qui offre des activités sportives à des personnes vivant avec un handicap physique, dont des vétérans, confirme que le confinement a des effets néfastes sur le psyché des anciens combattants. «Ils ont perdu des occasions de se saluer et de se côtoyer en raison du confinement, relève Steve Charbonneau. Avec la fondation, on s’assurait de sortir ces gens-là de chez eux pour qu’ils socialisent et qu’ils se réalisent dans le sport.»

Les rencontres de soutien psychologique tenues de manière virtuelle une bonne partie de l’année, ont aidé, mais pas autant que si elles avaient pu avoir lieu en face à face. «Il n’y a pas le même caractère thérapeutique», indique M. Côté qui, dans le cadre de sa thérapie, s’est exposé graduellement en sortant dans des lieux publics jusqu’à ce que cela lui soit tolérable.

L’accès à certains soins de réadaptation et physiothérapie ont été compliqué par les restrictions sanitaires, nous apprenait plus tôt cette semaine La Presse canadienne, tout comme l’accès à un médecin ou à des spécialistes de la santé mentale. La difficulté pour certains vétérans à faire diagnostiquer leurs maux les empêche également de toucher des indemnités auxquelles ils ont droit de la part du gouvernement fédéral, qui mettrait aussi de plus en plus de temps à traiter les demandes.