Detwin Curleyhead

Un difficile parcours du combattant

Le combat pour offrir une thérapie à Detwin Curleyhead a connu de nouveaux développements. Si Québec a accepté de payer provisoirement les frais de la cure de réhabilitation du jeune père de famille autochtone, en attendant de s'entendre avec Ottawa, voilà que celui-ci a bien failli être privé de méthadone parce que personne ne voulait payer pour son traitement. La situation s'est finalement réglée en fin d'après-midi, lundi.
Le pharmacien de Saint-Liboire qui fournit M. Curleyhead en méthadone n'avait pas été payé depuis trois mois. Las de payer de sa poche le traitement de substitution permettant au jeune homme de la réserve d'Akwasesne de se défaire de sa dépendance aux opioïdes, Nicolas Borri a indiqué au Centre l'Envolée, où celui-ci est soigné, qu'il cesserait d'offrir le médicament sous peu si son dû ne lui était pas payé.
« Je ne peux pas me permettre de travailler à perte pendant des mois », déplorait le pharmacien, qui tentait depuis quelques semaines de trouver une solution au problème, sans succès. Déjà, depuis mars, il avait cessé de facturer l'honoraire fixe qui accompagne généralement le prix coûtant du médicament que rembourse l'État, histoire d'alléger le montant réclamé. 
Au fil du temps, ses communications avec la réserve autochtone d'Akwesasne, responsable de payer pour la méthadone de M. Curleyhead­, se sont espacées au point d'être devenues inexistantes. « Ça fait un mois que je sors mon plus bel anglais, mais personne là-bas ne peut me dire ce que la communauté va payer, ce qu'elle ne paiera pas, déplorait le pharmacien. Ils avaient payé un certain montant l'an dernier et m'ont dit que c'était plafonné. Maintenant, on ne me répond plus du tout, et j'accumule les factures. »
Borri a tâté le terrain auprès de Santé Canada dans l'espoir de trouver une solution provisoire, mais le champ d'action de celle-ci semblait au départ limité. « On m'a dit qu'on ne peut pas payer (à la place de) la communauté ni la forcer à le faire, souligne-t-il. Le fédéral est de bonne foi, mais il n'est d'aucune aide. »
« On dirait que tout le monde se lance la balle », a laissé ensuite tomber­ le pharmacien.
Le directeur général du Centre l'Envolée, Nicolas Bédard, ne savait plus lui non plus à quel saint se vouer. « C'est le jour de la marmotte, illustre-t-il. On vient de régler un problème (NDLR : le paiement de la cure), et on en a un autre qui arrive. C'est toujours, toujours (compliqué­), c'est incroyable ! »
Le gestionnaire a tenté d'inscrire M. Curlyhead au régime public d'assurance-maladie du Québec (RAMQ), qui a refusé le pensionnaire en raison de ses origines autochtones. « Santé Canada estime qu'elle n'est pas responsable, que ça revient à la réserve d'Akwasesne, la seule au Canada qui gère elle-même son régime d'assurance médicaments. Mais on ne sait pas pourquoi, il ne se passe rien là-bas. Tout le monde met l'épaule à la roue, sauf eux. » Selon M. Bédard, il en coûte environ 7 $ par jour pour fournir sa méthadone à M. Curleyhead. 
Retard
Philippe Moutquin, analyste chez Santé Canada, croyait pour sa part le dossier clos depuis quelques semaines. « On a déjà communiqué avec la réserve à plusieurs reprises. Je croyais que c'était réglé », a-t-il indiqué à La Voix de l'Est, confirmant que M. Borri n'avait pas été payé depuis novembre pour le traitement­ de M. Curleyhead.
Il semblerait que plusieurs erreurs dans la facturation de la méthadone auraient pu occasionner des délais dans le paiement, indique l'analyste. « Ils vont finir par lui envoyer un chèque, mais on ne sait pas quand...» , a-t-il fait savoir.
Quelques heures après les appels de La Voix de l'Est, Santé Canada et des représentants de la réserve d'Akwasesne ont pris contact avec le pharmacien et se sont entendus pour des modalités de remboursement. M. Borri pourrait toucher son argent d'ici deux à trois semaines.
«Depuis que Santé Canada a été mis au courant du problème éventuel d'accès à la méthadone de M. Curleyhead, le ministère a entrepris les démarches auprès de la communauté, ainsi qu'auprès du pharmacien, afin d'assurer l'accès aux médicaments nécessaires à la thérapie», a indiqué par voie de communiqué Geneviève Lapierre, conseillère en communication au ministère.
«Suite à ces discussions, Santé Canada s'est assuré que la médication­ ne soit pas interrompue.»

Hospitalisé pour être sevré

Si personne n'avait payé pour la méthadone de M. Curleyhead, celui-ci n'aurait eu d'autre choix que d'être hospitalisé pour être sevré, croit le pharmacien Nicolas Borri.
« On n'aurait peut-être pas le choix, reconnaissait le directeur général de l'Envolée, Nicolas Bédard-, mais à quel coût ? On parle de sept à dix jours d'hospitalisation-, payés par Québec. »
Rappelons qu'avant d'être pris en charge par l'Envolée, l'autochtone a été détenu durant trois semaines aux frais de l'État québécois en raison du refus d'Ottawa de financer sa cure de désintoxication. Puis, il y a un peu moins de deux semaines, le ministère du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale a accepté de payer la facture en attendant qu'une entente survienne avec Ottawa pour la suite des choses.
Qui plus est, la problématique pourrait se présenter à nouveau si d'autres autochtones se trouvent dans la même situation, pénalisant cette clientèle particulière, en fin de compte. « Ce monde-là va être refusé dans certains centres à cause de ça », craignait M. Borri.
« Ça ne donne pas le goût d'en prendre d'autres », concédait le directeur de l'Envolée, avant que l'annonce d'une entente ne survienne-, plus tard en journée.
Nos tentatives de communiquer avec la personne responsable du dossier à la réserve d'Akwesasne, par téléphone et par courriel, étaient demeurées sans réponses, en fin de journée lundi. Marie-Ève Martel