Jean-François Deshaies, médecin d’urgence
Jean-François Deshaies, médecin d’urgence

[AU FRONT] Jean-François Deshaies, médecin d’urgence: de la bienveillance dans la tempête

Partout, des travailleurs et travailleuses sont au front malgré l’arrêt d’un nombre incalculable d’activités sociales, culturelles, économiques. Les médias de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i) poursuivent aujourd’hui une série de portraits de ceux pour qui il n’y a pas d’isolement à la maison. Ces héros du quotidien qui tiennent le fort dans nos vies chamboulées.

 Jean-François Deshaies fait partie d’une équipe d’environ 45 médecins d’urgence travaillant au CHUS Fleurimont et à l’Hôtel-Dieu de Sherbrooke. Dr Deshaies a participé au plan de contingence mis en place pour contrer la pandémie, il a formé des professionnels de la santé à intuber des patients dans un contexte où il y a risque de contagion, il a organisé une simulation in situ visant à tester et optimiser les processus établis. Il est aussi un des médecins qui ont été assignés à la tente de dépistage de la COVID-19.

Q  Comment votre quotidien a changé depuis la pandémie?

R  Avant que le gouvernement annonce la fermeture des écoles, on était en mode plan de contingence. Le niveau de stress était déjà augmenté et plusieurs réflexions étaient faites pour voir comment on allait réagir. Par exemple, on a envisagé de réduire les heures d’enseignement des médecins pour leur donner plus de temps aux urgences.

Je me suis aussi impliqué dans la formation des équipes qui auraient à traiter des gens infectés. Par exemple, il est important de savoir intuber un patient de manière à ce que ce soit sécuritaire pour le personnel médical. Parce que si on est infecté, ça peut être dangereux pour nous, individuellement, mais surtout pour nous, collectivement, car on peut être un vecteur de transmission et, si on a la COVID-19, on sera retiré du travail.

Les horaires avaient été modifiés récemment. Avant, il y avait toujours un médecin de garde qui devrait être disponible au cas où le médecin prévu à l’horaire ne puisse pas travailler. Maintenant, au lieu d’avoir une personne en backup, il y en a cinq.

Aussi, un médecin de l’équipe est assigné à la tente de dépistage et quatre autres uniquement à des tâches administratives à cause de la pandémie. Tout le monde doit travailler davantage et, le niveau de stress étant plus élevé, les heures travaillées sont plus exigeantes. Les informations changent de façon continue, on doit rester alerte alors même quand on est en congé à la maison, on n’est pas mal moins en congé que d’habitude.

Q  Quelle est la situation dans les urgences?

R  C’est plutôt tranquille pour le moment. C’est la fin de la grippe saisonnière. Les autres virus ne se transmettent pas en période d’isolement. Et les gens ont peur de venir à l’urgence alors ça limite une portion de la population qui parfois n’aurait pas besoin de venir aux urgences, mais qui a besoin de voir un médecin de façon semi urgente. Mais évidemment tout peut changer de jour en jour.

Q  Avez-vous eu peur d’être infecté en travaillant dans la tente de dépistage?

Je me suis senti bien protégé alors je n’ai pas eu particulièrement peur d’être infecté.

La tente est davantage un lieu de dépistage populationnel qu’une clinique médicale. Les gens se présentent s’ils ont les critères pour être dépistés. Si l’infirmière est inquiète de l’état de santé d’un patient, le médecin est présent pour l’examiner et décider si ce dernier est conduit à l’intérieur de l’hôpital pour d’autres examens. Le jour où j’étais sous la tente, j’ai fait entrer deux patients.

Q  Quel est l’état d’esprit du personnel médical?

La peur, la fatigue et le stress ont un impact sur notre comportement et c’est important de se souvenir qu’il faut s’entraider plutôt que, par exemple, faire un commentaire qui pourrait être blessant. C’est vrai pour tout le monde, incluant les médecins et tout le personnel médical.

J’aime l’image du bateau, son capitaine et l’équipage dans une tempête. Pendant la tempête, il faut s’unir et travailler dans le même sens. Ce n’est pas le temps de se demander comment on s’est ramassé dans la tempête. Quand on sera arrivé à bon bord, on fera des analyses pour comprendre et éviter que la situation se reproduise. Il y aura un avant et un après, tout le monde le dit. Je ne parle pas juste du système de santé, mais aussi de l’économie, des déplacements, des voyages.

Le message présentement est de rester souder pour amener le bateau à bon bord. On ne sait pas combien de temps la crise dura et on ne peut pas se permettre de perdre des gens à cause d’épuisement professionnel. Il faut prendre soin les uns des autres.

Q  Est-ce qu’il y aura du bon qui ressortira de cette crise?

Je crois que oui. Il y a plusieurs changements qui ont été effectués en accéléré et j’espère que certaines nouvelles pratiques seront maintenues. Je pense aux dossiers médicaux électroniques qui évoluent, aux consultations à distance rémunérées qui ont été permises et aux cliniques qui ont augmenté leurs visites à domicile. Il y a plusieurs changements qui seront bénéfiques pour les patients et idéalement, on devrait continuer ainsi après pour pas revenir en arrière. Avec des 24h d’attente aux urgences et des civières qui débordent dans les corridors. Je suis très fier des gens pour l’avancement des choses.