Environ 30% de la clientèle des ressources en hébergement et en traitement des dépendances est composée d’individus souffrant de troubles de la santé mentale.
Environ 30% de la clientèle des ressources en hébergement et en traitement des dépendances est composée d’individus souffrant de troubles de la santé mentale.

Traitement des dépendances: «On passe encore une fois notre tour»

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Les centres de traitement des dépendances sont les grands oubliés de l’annonce du ministre Lionel Carmant, qui prévoit injecter 100 millions de dollars dans les services en santé mentale de la province, estiment plusieurs intervenants oeuvrant auprès de clientèles aux prises avec une problématique de toxicomanie.

Lundi, dans la foulée de la tuerie ayant fait deux morts et au moins cinq blessés par arme blanche dans le Vieux-Québec, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux a devancé l’annonce d’un investissement unique de 100 millions de dollars pour permettre l’achat de services dans le secteur privé, pour rendre ceux-ci accessibles aux personnes inscrites sur une liste d’attente, pour maintenir et rehausser les services psychosociaux, pour soutenir les organismes communautaires, pour créer des équipes de sentinelles sur le terrain et pour soutenir d’autres interventions de première ligne auprès de clientèles vulnérables, entre autres.

Malheureusement, aucune somme ne sera allouée aux ressources en traitement des dépendances à l’alcool et aux drogues, pourtant partie prenante du phénomène, déplore Nicolas Bédard, directeur du Centre L’Envolée, à Shefford, et président sortant de la Coalition des organismes communautaires en dépendance. «On passe encore une fois notre tour, laisse-t-il tomber. On ne pense jamais à nous alors qu’on est pourtant essentiels.»

Selon lui, environ 30% de la clientèle des ressources en hébergement et en traitement des dépendances est composée d’individus souffrant de troubles de la santé mentale. «Ça représente environ de 500 à 600 personnes hébergées dans nos établissements en ce moment-même, calcule-t-il. C’est énorme.»

L’oeuf et la poule

«On est très, très déçus, commente pour sa part Alexandre Ratté, directeur adjoint de l’Association québécoise des centres d’intervention en dépendance (AQCID). Le ministère traite ces deux enjeux comme s’ils étaient distincts alors que la science nous dit que c’est carrément le contraire.»

Le directeur du Centre L’Envolée, Nicolas Bédard, rappelle qu’à l’image de l’oeuf et de la poule, les personnes souffrant de maladie mentale sont plus portées à consommer des drogues et que les consommateurs réguliers de drogues sont plus susceptibles de développer un trouble de la santé mentale.

À l’image de l’oeuf et de la poule, les personnes souffrant de maladie mentale sont plus portées à consommer des drogues et les consommateurs réguliers de drogues sont plus susceptibles de développer un trouble de la santé mentale. Les statistiques détenues par l’AQCID laissent pour leur part supposer que plus de 50% des gens traités pour un problème en dépendance vivent en parallèle avec un trouble de la santé mentale, ce que confirme Sandhia Vadlamudy, directrice de l’Association des intervenants en dépendance du Québec (AIDQ).

«Ce sont des troubles concomittants à forte prévalence, c’est-à-dire deux problématiques qui vont souvent ensemble, note-t-elle. Je comprends qu’il y ait une inquiétude d’être passé sous le radar en ce qui a trait à l’aide en santé mentale.»

Les actes violents font partie des manifestations engendrées par l’une ou l’autre de ces problématiques.

«Des incidents, des meurtres et d’autres drames causés par l’état d’intoxication d’une personne, c’est plus fréquent qu’on le pense», relate M. Bédard, qui remarque que la clientèle des établissements en désintoxication est de plus en plus «hypothéquée».

«L’arrivée de nouvelles substance dans les rues est un véritable désastre. La méthamphétamine a quintuplé les cas problématiques», estime-t-il.

Aussitôt qu’un détenu présente une dépendance quelconque, les tribunaux ont le réflexe de l’envoyer dans un centre de thérapie après leur évaluation psychiatrique, soutient Nicolas Bédard. «On se fait aussi appeler par des hôpitaux pour prendre leurs patients qui sortent d’une psychose, ou par les policiers qui veulent savoir si on a de la place pour des gens dans la rue qui sont en crise. On est la seule ressource qui permet de les sortir de la rue pendant un certain temps», confie-t-il.

Un financement à revoir

Malheureusement, cela ne signifie pas que ces ressources sont en mesure d’offrir tous les services nécessaires, plaide le directeur du Centre L’Envolée. «Beaucoup n’ont pas eu de suivi avec un psychiatre depuis des années, ils n’ont pas renouvelé leur médication, élabore-t-il. Depuis des années, on n’a nous-mêmes pas de contact direct avec des psychiatres pour des suivis. On doit passer par l’urgence à chaque fois.»

«On comprend mal comment le ministre pense que son annonce va réellement aider sans apporter d’attention particulière aux dépendances», commente Alexandre Ratté, directeur adjoint de l’Association québécoise des centres d’intervention en dépendance (AQCID).

«C’est quelque chose qui ne devrait pas avoir à se produire, reconnaît Mme Vadlamudy, qui croit aussi que des liens plus étroits devraient être tissés entre ces instances. Si les différents services étaient mieux arrimés les uns aux autres, ce serait beaucoup plus facile d’aider.»

À l’heure actuelle, L’Envolée touche 60$ par jour par pensionnaire. Ce montant sert autant à lui offrir un toit qu’à le nourir, à le blanchir et à lui offrir les soins et interventions requis dans le cadre de sa thérapie. Un montant qui est indexé annuellement au coût de la vie, mais qui est largement insuffisant, déplore-t-il. 

«On emploie des travailleurs sociaux et des criminologues au sein de notre équipe d’intervention. C’est sûr qu’on aimerait les former pour qu’ils soient mieux outillés pour intervenir avec une clientèle en état de psychose. On aurait aussi besoin d’embaucher plus d’agents de sécurité et de surveillants de nuit, mais on n’a pas le financement pour y parvenir», rage-t-il, ajoutant que le peu de marge de manoeuvre financière des établissement les prive de leurs intervenants les plus expérimentés, qui quittent pour oeuvrer dans le système public où ils seront mieux rémunérés.

Un sondage mené l’an dernier auprès des membres de l’AIDQ a démontré que la formation continue pour être en mesure de bien accompagner une personne souffrant à la fois d’un trouble mental et d’une dépendance était une priorité pour 80% des répondants. 

«C’est reconnu partout: l’arrimage entre les différents services est essentiel et il y a un réel souci de développer les compétences des intervenants qui oeuvrent sur le terrain auprès de la clientèle, et pas seulement au sein des centres de thérapie, indique Mme Vadlamudy. Ce qui compte, c’est que peu importe à quelle porte la personne ira frapper, elle ne se trouve pas dans des portes tournantes et qu’elle soit accueillie et accompagnée adéquatement.»

Sandhia Vadlamudy, directrice de l’Association des intervenants en dépendance du Québec.

Si M. Bédard estime qu’il faudrait une somme d’environ six millions de dollars pour répondre aux besoins pressants des centres de thérapie, M. Ratté juge pour sa part qu’il est difficile de chiffrer les besoins des établissements puisqu’ils fonctionnent tous de manière différente. 

Mais il est lui aussi d’avis qu’il est possible de revoir leur financement et d’en améliorer les services sans piger grandement dans le portefeuille collectif. Il calcule qu’il y aurait environ 300 lits alloués au traitement des dépendances répartis dans les établissements de santé du réseau public à travers la province, mais dont l’occupation avoisine les 50%.

Pas glamour, la dépendance

«Pourquoi ne pas mieux répartir les ressources en fonction des besoins actuels pour s’assurer que ces lits soient occupés? demande le directeur adjoint. Ça fait partie de notre liste de propositions, mais personne au ministère de la Santé ne souhaite nous rencontrer.»

«On cible des catégories de clientèle, mais celle des personnes aux prises avec une dépendance, elle est encore taboue, ajoute Nicolas Bédard. Ce n’est pas glamour, pour la classe politique, de parler de toxicomanie. Ça n’attire pas des votes.»

La Voix de l’Est a communiqué avec le cabinet du ministre Carmant afin de savoir si des mesures d’aide aux ressources en traitement des dépendances allait s’ajouter à l’aide de 100 millions$ annoncée lundi.

On nous a indiqué que cette enveloppe est destinée «spécifiquement pour des mesures en santé mentale pour aider la population à faire face à la deuxième vague de la pandémie».

On nous a également rappelé que les ressources communautaires ou privées offrant de l’hébergement en dépendance avaient obtenu une aide globale de trois millions de dollars le 30 avril dernier.