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Des travailleurs du Guatémala en train de récolter des aubergines au Terroir de Dunham, en juin 2020.
Des travailleurs du Guatémala en train de récolter des aubergines au Terroir de Dunham, en juin 2020.

Tests COVID des travailleurs agricoles étrangers : «Ce système était voué à l’échec»

Jérôme Savary
Jérôme Savary
La Voix de l'Est
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Dans les champs, des agriculteurs s’impatientent. Les travailleurs étrangers, venus les épauler par exemple pour la récolte des asperges ou la taille des pommiers, doivent souvent rester cloîtrés au-delà de leurs deux semaines de quarantaine. La faute à un processus de tests empêtré dans «une bureaucratie qui ne fonctionne pas».

Le pomiculteur Dean Thomson, qui accueille chaque année 150 travailleurs étrangers temporaires, ne mâche pas ses mots. «Si on m’avait donné comme défi de mettre en place le pire système imaginable pour tester les travailleurs étrangers, j’aurais fait ce qu’on a présentement : ce système était voué à l’échec et illustre une incompréhension totale de notre réalité.»

Les travailleurs étrangers doivent se faire tester à trois reprises. D’abord avant de prendre l’avion, présenter un test négatif. À leur arrivée à l’aéroport, ils se font tester à nouveau puis 10 jours après leur arrivée, pendant leur quarantaine.

Test du 10e jour problématique

Si les tests effectués à l’aéroport de Montréal sont analysés par les Laboratoires Biron dans les deux jours, ceux effectués lors du 10e jour après leur arrivée, et analysés par la compagnie ontarienne Switch Health, arrivent régulièrement avec jusqu’à une semaine de retard.


« C’est sûr que ce système n’a pas été pensé pour les travailleurs étrangers qui sont en quarantaine. »
Fernando Borja, directeur général de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère

Ces tests du 10e jour sont pointés du doigt par les différents intervenants contactés dans le cadre de cet article. Les travailleurs doivent s’inoculer le test eux-mêmes, avec le soutien d’une infirmière en visioconférence qui parle rarement français ou espagnol, souligne Fernando Borja, directeur général de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME). «C’est sûr que ce système n’a pas été pensé pour les travailleurs étrangers qui sont en quarantaine», tranche M. Borja.

Vendredi, alors que la version papier de cet article était déjà parti à l'impression, la ministre de l'Agriculture du Canada, Marie-Claude Bibeau, a annoncé que le 3e test de dépistage allait avoir lieu au 8e jour de quarantaine, plutôt qu'au 10e, et ce, depuis samedi minuit.

«Ce nouveau protocole permettra de dépister + vite les cas positifs, les cas de variants & de s’assurer que les résultats soient reçus avant la fin de la quarantaine», indique-t-elle dans un tweet envoyé samedi en fin d'après-midi. 

La plupart des employeurs agricoles font affaire avec la FERME, qui fait office d’agence de placement pour les travailleurs étrangers — 95 % d’entre eux sont mexicains ou guatémaltèques — et s’occupe de les faire venir au Québec.

Encore faut-il que l’hébergement dont disposent les travailleurs dispose d’Internet haute vitesse, ou que ceux-ci aient un téléphone intelligent, ce qui n’est pas toujours le cas.

Une fois le test fait, il est envoyé par Purolator au laboratoire Switch Health situé à Mississauga, à l’ouest de Toronto, pour y être analysé.

Et trop souvent, les résultats de ces tests ne sont connus qu’après les 14 jours de quarantaine imposés aux travailleurs, jusqu'à une semaine plus tard! C'est commun, nous ont rapporté plusieurs employeurs.

«Pas une fois les travailleurs ont pu sortir après 14 jours [soit la durée de quarantaine prévue]. C’est systématique», insiste Jonathan Rodrigue, directeur général de la Maison de la pomme à Frelighsburg, alors que près de 50 travailleurs sont déjà arrivés dans ses installations.

Dans une série de gazouillis envoyés vendredi après-midi, la ministre fédéral Bibeau a précisé qu'«un nouveau fournisseur [autre que le problématique Switch Health, NDLR] sera mandaté pour offrir des services aux employeurs dans la langue officielle de leur choix et, dans la mesure du possible, desservira les travailleurs dans leur langue maternelle. Ces services seront en place dans les prochains jours, + d'infos à venir».

Un travailleur étranger temporaire de Grenade à la Maison de la pomme, à Frelighsburg.

M. Rodrigue souligne également que la ligne téléphonique pour obtenir une infirmière lors du test est souvent difficile à obtenir.

«On les fait venir pour travailler, alors c’est compliqué pour nous, et pour eux aussi, ça ne leur tente pas de rester encabanés.»

Bureaucratie omniprésente

Plusieurs organisations gouvernementales fédérales et provinciales s’assurent du bien-être des travailleurs, mais sans aucune coordination entre elles. Entre la Santé publique du Canada, celle provinciale, la CNESST (Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail) et les inspecteurs de Service Canada, «des fois, les employeurs voient leurs travailleurs être inspectés pour la même chose par quatre organisations différentes!», de dire M. Borja.

Les agriculteurs, selon FERME, demandent qu’il y ait une meilleure coordination. «Ces inspections demandent aux employeurs de consacrer beaucoup plus de temps à l’administration afin de répondre à toutes les demandes des gouvernements», indique M. Borja.

Personne ne se parle, confirme sur le terrain M. Rodrigue. Lui aussi accueille autour de 150 travailleurs, dont plusieurs viennent de Grenade, petit pays situé le plus au sud des îles des Caraïbes. «On se fait inspecter de tout bord, tout côté, dit-il. Il n’y a aucune communication entre les organisations, chacun refait les mêmes 12 travaux d’Asterix. Pour le dernier dossier d’inspection sur lequel on a travaillé, on a pu passer une bonne vingtaine d’heures sur la paperasse. C’est complètement déraisonnable.»

M. Thomson n’en revient pas de la complexité du système mis en place. «J’ai calculé que pour faire venir un travailleur étranger, de chez lui jusqu’au champ, à peu près une vingtaine de personnes interviennent dans son dossier, entre l’agence de placement, le transporteur, les gouvernements et autres. Ça prend juste une personne qui manque à l’ouvrage et la chaîne [d’approvisionnement] casse. Mais on n’a pas d’autre choix, sinon on ferme notre entreprise, car il n’y a pas assez de main-d’œuvre au Québec pour faire ce qu’on fait.»

Avec les 15 bâtiments à logement qu’il a à sa disposition, Dean Thomson donne un coup de main pour loger d’autres travailleurs étrangers en quarantaine qui travaillent pour d’autres producteurs de Saint-Paul et Rougemont. «On aide une dizaine d’autres entreprises maraîchères et pomicoles de la région», précise-t-il.

Alors que ces bâtiments sont d’habitude vides à cette période de l’année, «depuis deux ans, presque toutes nos maisons sont louées à d’autres producteurs, car avec la quarantaine on a besoin de trouver des logements supplémentaires», ajoute-t-il.

M. Thomson constate ainsi que ses confrères agriculteurs sont aux prises avec les mêmes délais déraisonnables quant à l’arrivée des résultats des tests du 10e jour.

Au Terroir de Dunham, où 25 travailleurs étrangers seront cet été dans les champs, on a déjà constaté des retards à 18 jours et 20 jours. Bref, c’est généralisé, confirment le syndicat de l’Union des producteurs agricoles (UPA) et FERME.

Des tests avec une clinique mobile ?

Plusieurs intervenants de cet article proposent des solutions. Que l’on permette que des tests soient effectués directement dans les fermes par des cliniques mobiles, ce que les Laboratoires Biron seraient capables de faire, selon certains.

Il est également proposé d’ajouter d’autres laboratoires à celui de Switch Health, afin d’accélérer le processus.

Un travailleur étranger de la Maison de la pomme lors de la période de la taille des pommiers

« On ne comprend pas pourquoi le fédéral tient à son système centralisé de tests avec la compagnie Switch Health, souligne Jérémie Letellier, président de la Fédération de l’UPA de la Montérégie. La procédure pourrait être énormément simplifiée. La situation actuelle n’est pas acceptable. »

Alors que le Québec connaît un printemps hâtif, « les agriculteurs, au lieu d’être occupés au champ, doivent dépenser beaucoup de temps et d’énergie à faire fonctionner un système qui n’est pas en mesure de fournir les résultats nécessaires », ajoute le DG de FERME.

Le pomiculteur Dean Thomson a accueilli ses premiers travailleurs avec sept semaines de retard. Actuellement, ils sont juste 4 dans les champs, 16 autres sont arrivés samedi dernier et sont en processus de quarantaine. « Présentement, je n’ai pas assez de monde. Tout était prévu pour qu’ils arrivent début mars, mais avec la fermeture des vols commerciaux vers le Sud, il a fallu noliser des avions, et ça a été compliqué pour les remplir, notamment pour les travailleurs antillais qui viennent de petits villages. Cette année, c’est complication après complication. »

« Avec l’immigration, il s’ajoute un obstacle à chaque année », se désole M. Thomson, dont les vergers sont situés à Saint-Paul-d’Abbotsford, Rougemont et Dunham.

Rien ne bouge

Au niveau politique, les pressions de l’UPA, de FERME et du ministre de l’Agriculture du Québec — son attachée de presse nous a assuré qu’il faisait les représentations nécessaires auprès du gouvernement fédéral — ne semble pas suffisantes pour faire débloquer les choses. Statu quo ou presque.

« La situation n’a pas progressé [...] et la plus grosse conséquence est que les producteurs n’ont pas accès à leurs travailleurs », constate M. Letellier, président de la Fédération de l'UPA-Montérégie. 

Et pourtant, il serait temps que les choses débloquent. « Le travail intensif dans les champs est sur le point de commencer avec la transplantation des semis, ils annoncent chaud la semaine prochaine », précise M. Letellier, qui est également producteur de grains à Napierville.

Celui-ci s’inquiète beaucoup. « La situation est désastreuse, dit-il. Il y a beaucoup d’inquiétudes dans le secteur maraîcher en ce moment. Les employeurs paient les travailleurs à ne rien faire. »

Si l’année 2020 n’était déjà pas simple, 2021 est encore pire, d’après M. Rodrigue de la Maison de la pomme : « C’est de loin l’année la plus compliquée qu’on ait connue. »

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VACCINATION DES TRAVAILLEURS ÉTRANGERS

Les travailleurs étrangers temporaires (TÉT) du milieu agricole font partie du groupe prioritaire 9 qui a présentement accès à la vaccination, confirme Laurence Voyzelle, attachée de presse du ministre de l’Agriculture du Québec.

Plus précisément, pour les employeurs accueillant un petit nombre de TÉT et pouvant se déplacer vers les centres de vaccination, les TÉT peuvent actuellement s’inscrire sur Clic Santé pour prendre leur rendez-vous.

Pour les employeurs accueillant un grand nombre de TÉT et dont le déplacement de ce groupe est plus difficile, les établissements de santé régionaux communiqueront avec les employeurs concernés afin de coordonner la vaccination, indique l’attachée de presse.

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7000 TRAVAILLEURS ATTENDUS

Sur les 6600 travailleurs acheminés en Montérégie (sur 7000 au total pour cette région) via l’agence de recrutement de main-d’œuvre étrangère FERME, plus de 2500 sont arrivés.

En janvier, selon FERME, 88 % des travailleurs demandés par les employeurs dans les fermes montérégiennes en janvier sont effectivement arrivés. Puis 105 % en février et 109 % en mars, comparativement à 45 % en mars 2020, au début de la pandémie.

Le problème actuel se situe cependant au-delà du simple nombre de travailleurs