« J’ai encore du mal à croire que je ne rencontrerai pas les enfants », se désole Edith Dandenault, membre du comité Action Réfugiés Sutton.

Sutton: une famille de réfugiés syriens jette l'éponge

La communauté de Sutton ne s’agrandira pas d’une nouvelle famille syrienne. Devant l’interminable attente, la famille Apkarian a jeté la serviette et tout abandonné avant de quitter le Liban, son pays dans lequel elle avait trouvé refuge depuis des années, pour se diriger vers l’Arménie.

Pris en souricière entre les frais de visa que le gouvernement libanais a recommencé à imposer aux réfugiés et l’interdiction pour ces derniers de travailler dans certaines villes, et devant un désir criant d’être maître de sa destinée, le père de famille a pris la décision de couper les liens que la communauté suttonnaise avait tissés depuis plus de deux ans.

Le comité Action Réfugiés Sutton s’était formé en février 2016 pour mettre en commun les efforts nécessaires au parrainage d’une famille syrienne durant leur première année de vie québécoise. Cette famille avait déjà un lien avec Sutton, puisqu’une cousine de la mère de famille y habitait déjà. 

La population s’était pourtant faite généreuse. Près de 30 000 $ ont été amassés depuis deux ans, de même que tout le nécessaire pour meubler une maison. La maison, en location, était même prête pour leur arrivée.

« Les choses avançaient, ils avaient eu leurs examens médicaux, mais on attendait et on attend encore leur rendez-vous pour la fameuse entrevue finale, explique à regret Edith Dandenault, du comité. On attend ça depuis août. On nous disait que ça n’allait pas être long. On a vérifié avec notre député et avec les contacts qu’on avait chez Immigration Canada et c’était toujours la même réponse : on attend, il n’y a rien à faire de plus. »

Climat hostile

Mais voilà que la situation au Liban a commencé à se dégrader et une rumeur de guerre civile se profile. 

Le Liban a accueilli à bras ouverts les réfugiés syriens dès le début de la crise, en 2011, suspendant même les visas nécessaires auparavant pour entrer au pays. Les Apkarian font partie de ces Syriens qui se sont installés dans un quartier de réfugiés dans la capitale­, Beyrouth. 

Cependant, le temps a passé et les Libanais sont de plus en plus hostiles à leur présence sur le territoire, notamment en raison du taux de chômage élevé dans la population. Les Syriens inscrits auprès du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés sont maintenant légèrement en deçà du million, mais ce nombre n’inclut pas les réfugiés non inscrits.

Un décret adopté au début de 2017 a fait en sorte que nombre de Syriens, qui avaient été engagés à petit salaire, se sont retrouvés sans emploi. C’est le cas de Kevork Apkarian, qui vit à Beyrouth­ avec sa femme Dalita et leurs trois grands enfants, Sosi, 17 ans, Anthony, 19 ans et Lucy, 21 ans.

De plus, le gouvernement exige maintenant le paiement des visas des Syriens lorsqu’ils quittent le Liban, et ce, pour toute la durée du séjour. Dans le cas de la famille Apkarian, la somme s’élevait­ à 1200 $.

Un troisième élément est venu effrayer Kevork, indique Mme Dandenault. Depuis l’élection de Donald Trump, « tous ceux qui étaient prévus pour entrer aux États-Unis ont été refusés. On leur a expliqué que c’était différent ici, mais ils ont tellement perdu confiance envers leur propre gouvernement que c’est difficile de faire confiance à un autre régime d’un pays que tu ne connais pas ».

« Comme un lion en cage »

« Le père est de descendance arménienne, où la culture du travail est importante : le père doit faire vivre sa famille. Il était pris à tourner en rond comme un lion en cage, à ne rien faire, à ne pas travailler et à ne pas avoir de contrôle sur ce qui lui arrive. Il a commencé en novembre à nous dire “je ne suis plus capable d’attendre”, raconte Edith Dandenault. On a eu des discussions Skype avec eux, on les a encouragés à tenir leur bout. Mais il nous a dit que s’ils n’avaient pas leur entrevue avant le 15 décembre, ils allaient déménager en Arménie, où ils n’ont jamais vécu. »

Les parents parlent arménien, cependant le taux de chômage est très élevé là-bas, ajoute-t-elle. « Mais il n’était plus capable de vivre l’incertitude et de voir son destin mis entre les mains de quelqu’un d’autre. »

Les treize membres du comité Action Réfugiés Sutton ont participé financièrement au paiement de leurs visas. Un dernier geste de bonté envers cette famille qui avait déjà sa place à Sutton.

Les démarches auraient pu se poursuivre malgré le déménagement, mais ils ont retiré leur dossier, effaçant du coup tous ces mois de démarches. Dalita et les enfants ont été dévastés par la nouvelle puisqu’ils rêvaient de s’installer à Sutton, souligne Mme Dandenault.

La décision a aussi attristé le comité, mais ses membres l’acceptent. « On le sait, mais intérieurement j’ai encore du mal à croire que je ne rencontrerai pas les enfants. », se désole Mme Dandenault.

QUOI FAIRE AVEC LES DONS ?

Les dons reçus sous plusieurs formes pour la famille Apkarian serviront toujours à la cause des réfugiés, mais seront utilisés autrement.

« On a contacté des organismes qui chapeautent l’entrée d’immigrants et de réfugiés, comme SERY et des organismes à Montréal-, a précisé Edith Dandenault. On a commencé à regarder les options. Est-ce qu’on va faire une demande pour prendre une famille [...] ou est-ce qu’on va appuyer les efforts d’un organisme qui accueille tout ce monde-là ? On est dans une impasse et on doit décider ça maintenant. »

En plus des 30 000 $ amassés durant les nombreuses activités de financement, les membres du comité ont tous une partie de leur maison qui était réservée au matériel recueilli depuis 2016 pour la famille Apkarian. 

Quant à la maison, les propriétaires entameront les démarches pour trouver de nouveaux locataires. « Ils ont été très patients », reconnaît Mme Dandenault.