Le député de Shefford, Pierre Breton, lors de l’annonce des mesures fédérales de soutien à l’investissement pour les fermes laitières.

Subventions pour les fermes laitières: payer les pots cassés

Les producteurs laitiers ne voient pas l’avenir avec des lunettes roses. Et l’annonce par le député fédéral de Shefford, Pierre Breton, de 400 000 $ de subventions remis à 12 fermes de la région — « un très bon coup de pouce », reconnaît le producteur granbyen Nicolas Mailloux — ne suffira pas à alléger le poids sur les épaules de ces entrepreneurs agricoles. « C’est dur d’être optimiste », dit M. Mailloux, 33 ans, propriétaire associé de la ferme Mailloux et fils.

« Depuis les trois dernières années, on se fait brasser pas mal, rappelle M. Mailloux, chez qui l’annonce a été faite, jeudi matin. Avec les accords européen, transatlantique (PTP) et le nouvel ALENA, on a perdu 10 % [de parts] de marché. C’est dur de voir l’avenir dans ce temps-là. On est sous pression, les marges diminuent. C’est un climat d’instabilité et de stress qu’on doit vivre tout le temps. »

Cette aide du gouvernement fédéral, comprise entre 3400 $ et 69 000 $ selon les fermes sélectionnées et conditionnelle à la réalisation d’investissements, est importante.

Mais ce n’est pas la panacée. « Ça compense trois ou quatre mois », lâche Patrice Lussier, de la ferme M. Lussier à Ange-Gardien.

« Ça compensera jamais une perte de marché, c’est rien, insiste Chantal Clément, de la ferme Gépaquette à Saint-Paul-d’Abbotsford. Une telle perte, c’est un revenu qu’on perd à chaque année et là on doit investir pour avoir droit à la subvention et pouvoir rentrer dans les critères. »

Le député Pierre Breton reconnaît que les producteurs de lait ont encaissé un dur coup. « Ils ont raison, ces pertes de marché ne pourront jamais être compensées au complet. »

Investir ou mourir

À la tête d’une ferme de 200 vaches, Nicolas Mailloux investit 100 000 $ par an sur sa ferme. « T’as pas le choix d’investir, sinon ton revenu baisse. On a investi 250 000 $ il y a deux ans pour mettre à niveau nos infrastructures et être plus productif, raconte-t-il. On a automatisé l’alimentation, on a installé des matelas d’eau pour que les vaches soient ultra confortables, améliorer la ventilation et le nettoyage automatisé pour être plus efficace au niveau de la main-d’œuvre. »

Le salut de ces producteurs passe par l’innovation. « L’objectif est d’être plus productif », dit-il.

Ils ne peuvent rester les bras croisés, au risque d’hypothéquer la relève. Chantal Clément a trois enfants de 14, 12 et 5 ans. « Si tu n’investis pas assez, la marche va être haute à monter pour la relève. Et on parle de centaines de milliers de dollars, de millions... »

« C’est sûr que quand on est sous tension, les producteurs ne veulent pas investir, c’est trop stressant, explique celui qui, avec sa sœur, représente la troisième génération de fermiers dans la famille Mailloux. Quand tu veux passer à la relève, tu veux savoir “ils vont-tu être capables de passer au travers ?” C’est ça qui est difficile. »

Phase 2 du programme

Si la moitié des producteurs ayant demandé une telle subvention l’ont finalement obtenue dans Shefford, « le problème c’est qu’il y a juste 2,5 % des producteurs qui ont pu participer à ce programme pour le moment parce que c’était contingenté », relativise M. Mailloux, qui siège également sur le CA du syndicat de l’UPA de La Haute-Yamaska.

Selon lui, 15 fermes sur 550 ont bénéficié du programme en Montérégie-Est.

S’il concède que « la phase 2 [de ce programme fédéral d’investissement] qui est lancée aujourd’hui est une bonne chose », il croit important que les autres fermes puissent en profiter.

Les producteurs laitiers auront ainsi jusqu’au 8 février 2019 pour présenter une demande dans la deuxième phase du financement, dont la valeur est de 98 millions de dollars — le programme complet totalisant 250 M$. Cette phase du programme sera plus accessible que la précédente, selon M. Breton.

D’autres mesures du fédéral, notamment en termes d’impôts, devraient permettre aux producteurs de garder la tête hors de l’eau. « Si un agriculteur veut investir dans de nouveaux équipements, il peut désormais bénéficier d’une déduction d’impôts jusqu’à trois fois plus élevée qu’avant ces modifications, précise Pierre Breton. C’était une demande majeure de l’industrie. »

Le député souligne aussi la mise sur pied de trois tables de travail entre le gouvernement et l’industrie laitière. Et il se veut rassurant : « Le premier ministre Justin Trudeau l’a dit : “Les producteurs seront compensés de façon pleine et entière”. Je pense qu’il risque d’y avoir des nouvelles dans les prochains mois. »

Économie locale

En attendant, les producteurs laitiers demeurent des acteurs essentiels de l’économie québécoise. « Je pense que les producteurs laitiers, on est un moteur économique assez important en région, souligne Nicolas Mailloux. Moi, je fais affaire ici avec 150 fournisseurs et je crée huit emplois directs sur ma ferme. C’est tout de l’argent qui est redistribué localement. On fait vivre du monde et ça, c’est super important. »

« C’est pas le lait qui vient des États-Unis qui fait vivre tout ça. Faut que le gouvernement réalise qu’on fait vivre beaucoup de monde au Québec », ajoute-t-il.

Les consommateurs, eux, semblent l’avoir réalisé. L’annonce de l’ouverture du marché du lait aux producteurs américains les a poussés à chercher « la petite vache bleue », synonyme de la provenance canadienne des produits laitiers.

« Le gros move “J’achète local” qui s’est passé sur les réseaux sociaux en novembre avec le lait, après la signature de l’entente, ça a été la meilleure publicité gratuite pour nous, dit Mme Clément. Le monde checkait les étiquettes en magasin et on a senti un effet positif sur notre paie. Mais le move a déjà redescendu. Faut que ça dure ! »

La productrice de Saint-Paul-d’Abbotsford insiste sur le rôle important que jouent les consommateurs : « Il faut demander le logo de la petite vache, et qu’on puisse le voir de plus en plus. Ce logo est vraiment important pour nous autres, les producteurs. C’est notre lait, ce sont nos ingrédients canadiens. Si tu le vois pas, faut que tu te poses des questions. »