Religion et science : comme le feu et l'eau ?

BLOGUE / C'est un texte très intéressant que les chercheurs de l'UQAM Yves Gingras et Kristoff Talin viennent de publier dans Le Devoir, intitulé «Plus de religion, moins de science». Intéressant, et je dirais aussi éclairant à plusieurs égards, mais qui conclut de manière peut-être un peu trop catégorique à mon goût. On en discutera...

Comme on pouvait s'y attendre compte tenu du sujet — fort sensible en ces temps de «laïcité» militante —, le texte connaît un bon succès populaire sur le site du Devoir. Il s'agit de toute évidence d'un résumé d'une note de recherche que MM. Gingras et Talin ont publié la semaine dernière, plus longue mais bien sûr plus complète.

Essentiellement, le duo de chercheurs prend appui sur de grandes enquêtes sociales aux États-Unis et en Europe qui montrent toutes la même chose : en moyenne, les gens plus religieux accordent moins d'importance à la science que les autres. On le constate quand on mesure les connaissances scientifiques, c'est vrai pour la confiance à l'égard de la science, c'est vrai pour la manière (positive ou non) de voir les retombées de la science dans la société, et ce lien demeure clair que l'on compare les athées aux religieux ou que l'on examine le degré de religiosité des répondants.

Parmi tous les chiffres présentés dans la «Note», les plus frappants sont ceux qui montrent une sorte de relation dose-effet (ou une apparence de, j'y reviens tout de suite) entre la religion et l'absence de science dans la vie des gens. On pourrait multiplier les exemples, mais ce tableau-ci, qui montre le score moyen sur un maximum de 13 à un test de connaissances scientifiques, en est l'illustration parfaite :

Les plus pratiquants, qui assistent à au moins un service religieux par semaine, ont obtenu les moins bons scores en moyenne (7,18 / 13). Ceux qui ne vont à la messe ou l'équivalent qu'une fois par mois ont fait un peu mieux (7,85) et ainsi de suite jusqu'aux non-pratiquants complets, qui affiche la meilleure moyenne (8,91).

Évidemment, un physicien de formation qui connaît ses stats comme Yves Gingras se méfie de ce genre d'associations (c'est sûrement la même chose pour Kristoff Talin, mais je ne le connais pas), qui peuvent être plus ou moins «artificielles» et donner l'illusion d'une relation de cause à effet. Par exemple, on pourrait facilement démontrer que plus il y a de camions de pompiers autour d'une maison, plus l'incendie est gros, mais cela ne veut évidemment pas dire que les pompiers allument les feux. Et de la même manière, le fait que les gens les plus religieux connaissent moins la science en moyenne ne signifie pas forcément que c'est la religion qui les détourne de la chimie, physique, bio, etc. Il peut y avoir d'autres facteurs derrière tout cela qui tout à la fois poussent vers la religion et éloigne de la science.

MM. Gingras et Talin prennent donc soin de contrôler pour l'âge, le sexe et l'instruction des répondants, mais ils constatent qu'aucune de ces variables n'efface complètement l'association (négative) entre science et religion. Ce qui les amène à conclure que même si on peut trouver des cas anecdotiques de grands savants qui étaient aussi croyants — et je confesse avoir déjà commis ce péché ;-) —, «les enquêtes statistiques fondées sur des échantillons représentatifs montrent clairement que sciences et religions ne font pas naturellement bon ménage».

Et c'est ici que je ne suis plus sûr de suivre : cette conclusion me semble trop carrée, trop laisser entendre qu'il y a une sorte de conflit permanent et irrémédiable entre la science et la religion, au point où l'on ne pourrait généralement pas accroître l'une sans que l'autre, par le fait même, ne recule. C'est aussi de cette manière que plusieurs personnes ont interprétée la lettre ouverte (voir ici, entre bien d'autres).

Primo, les écarts constatés par Gingras et Talin, s'ils collent (je le répète) de façon serrée à la «dose» de religion, ne sont pas énormes. Par exemple, les gens religieux dans leur ensemble obtiennent des scores moyens d'environ 8 sur 13 pour leurs connaissances scientifiques (7,9 pour les pratiquants, 8,2 pour les non-pratiquants) alors que la moyenne des athées/agnostiques est de 9,5. La religion ferait donc une différence d'environ 1,5 point sur 13. On ne peut pas dire que c'est négligeable puisque c'est l'équivalent de l'écart entre un étudiant faible qui passe de justesse (8/13 = 62 %) et un étudiant qui se trouve dans la «moyenne faible» (73 %). Mais on n'a pas affaire non plus, loin s'en faut, à une corrélation qui séparerait des cancres et des premiers de classe.

À cet égard, la note de recherche évoque en plusieurs endroits des «liens forts, mais négatifs» entre science et religion, des «variations très fortes», de «fortes corrélations». À moins que quelque chose ne m'ait échappé, il me semble plutôt que l'association mise au jour par MM. Gingras et Talin est très claire (lien dose-effet), mais pas particulièrement forte.

Deuxio, s'il était important de contrôler l'effet de l'âge, du sexe et de l'instruction, ces trois variables ne sont vraiment pas les seules qui puissent entrer en ligne de compte. Le deux auteurs le reconnaissent d'ailleurs dans leur conclusion : «cause ou conséquence, on ne peut le dire» (p. 32 de la note de recherche). Dans le contexte politique actuel où nombre de nos concitoyens confondent «laïcité» et «animosité envers la foi», je crois qu'il aurait été opportun de le mentionner dans la lettre ouverte.

Car il est entièrement possible, sinon probable, que des facteurs sous-jacents, comme des traits de personnalité et/ou le milieu social d'origine, influencent à la fois le degré d'adhérence à une religion et (inversement) le penchant pour la science. Par exemple, le trait de personnalité connu chez les psychologues sous le nom d'«ouverture» est généralement bas chez les gens les plus fondamentalistes — d'où l'on devine aisément une «fermeture», voire un désintérêt pour certains faits et connaissances (ex. : la théorie de l'évolution et les fossiles) qui iraient à l'encontre du dogme. De même, le fait de vivre en milieu rural aux États-Unis est continuellement associé à une plus grande méfiance envers la communauté scientifique, lit-on dans une étude toute récente publiée dans le Public Opinion Quaterly (p. 7 sur 20), en même temps qu'à une plus grande religiosité. Sans compter les différences d'attitude bien documentées envers la science que l'on observe entre les républicains et les démocrates — et plus généralement entre conservateurs et progressistes —, et l'on sait que ces affiliations politiques suivent en bonne partie les mêmes lignes de pratique religieuse et de ruralité/urbanité.

(Il est aussi intéressant de noter que la même étude du Public Opinion Quaterly, toujours en p. 7 sur 20, montre que les chrétiens américains ont longtemps fait à peu près autant confiance à la communauté scientifique que les non-croyants, et que ce n'est qu'à partir des années 90 qu'un écart s'est creusé : environ 50 % des non-croyants et des «autres religions» disent faire très confiance aux scientifiques depuis un quart de siècle, contre un peu moins de 40 % pour les chrétiens.)

Bref, si Gingras et Talin ont très éloquemment fait ressortir une association inverse entre le degré de religiosité et les connaissances/attitudes envers la science, il ne m'apparaît pas clair du tout (en tout cas beaucoup moins que certains passages de leurs textes le laissent entendre) que l'on a affaire à davantage qu'à une simple «association statistique» sans grande signification. Eux-mêmes ne le nient pas vraiment, remarquez bien, et ils n'abordent pas les mécanismes qui pourraient transformer cette association en un lien de cause à effet, mais je préfère quand même, et de loin, lorsque ce même Yves Gingras décrit la relation science-religion comme deux facettes de l'expérience humaine qui n'ont rien à se dire, et quand il cite le philosophe allemand Friedrich Nietzsche à ce propos : «Il n’existe entre les religions et la science véritable ni parenté, ni amitié, ni même inimitié : elles vivent sur des planètes différentes.» Cela traduit beaucoup mieux la réalité, à mon sens, que l'idée d'une sorte d'opposition immanente que l'on trouve dans la lettre ouverte et la note de recherche.

Je suis totalement d'accord avec lui pour dire qu'il n'y a pas vraiment de dialogue possible entre ces deux sphères. Elles ne cherchent pas les mêmes choses, leurs méthodes ne sont pas compatibles et en bout de ligne, elles n'ont effectivement rien à se dire. Je crois juste qu'on a souvent tendance à exagérer l'opposition entre les deux.

P.S. Avant qu'on m'accuse de prosélytisme (ou pire), qu'on me permette de spécifier que je suis un agnostique de la plus stricte obédience qui trouve que la question même de l'existence de Dieu n'a, d'un point de vue pratique, aucun intérêt, et aucune importance.

Précision, 27 février, 13h25 : En réaction à mon texte, M. Gingras n'y trouve dans l'ensemble pas grand-chose à redire, mais il insiste tout de même sur le fait qu'«on ne fait aucun lien de causalité [...] on laisse cela au lecteur». Il tient également à souligner que ne pas dire une chose ne revient pas à la laisser entendre son contraire. Je crois que c'est une réaction qui doit être ajoutée ici.

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