Bien avant que les bébés puissent prononcer leurs premiers mots, leur cerveau fait déjà beaucoup d’efforts pour apprendre le language.

L'incroyable capacité du cerveau de bébé pour apprendre les langues

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Les gens disent souvent que les bébés sont comme de petites éponges en raison de leur capacité à apprendre différentes langues rapidement et facilement.

Pourtant, une grande partie des premières recherches sur l’acquisition du langage se sont concentrées sur les jeunes enfants qui n’apprennent qu’une seule langue. Ce choix était guidé par l’hypothèse implicite que l’apprentissage d’une langue est la façon habituelle et optimale d’apprendre à parler.

Cette idée était si forte que plusieurs se sont demandés si le fait d’exposer les bébés à plus d’une langue pouvait être trop par rapport à ce qu’ils sont en mesure d’absorber. Certains se sont même inquiétés du fait que l’exposition à plusieurs langues puisse amener de la confusion et entraver le développement de la parole et du langage chez les enfants.

Les recherches des dernières années brossent un tableau différent. Les chercheurs en acquisition du langage reconnaissent maintenant que de plus en plus de bébés grandissent dans des familles parlant deux langues ou plus. Selon Statistique Canada, en 2016, 19,4 pour cent des Canadiens ont déclaré parler plus d’une langue à la maison, comparativement à 17,5 pour cent en 2011.

La recherche remet clairement en question l’hypothèse selon laquelle l’exposition à une seule langue est nécessaire pour optimiser l’acquisition précoce du langage.

Au Laboratoire de perception de la parole chez les nourrissons, à l’Université McGill, nous étudions comment les bébés font leur premiers pas dans l’acquisition de leur langue maternelle ou d’une autre langue.

L’acquisition du langage

Bien avant que les bébés puissent prononcer leurs premiers mots, leur cerveau fait déjà beaucoup d’efforts pour apprendre le language. Notre recherche s’est attardée à l’une des premières étapes d’acquisition du langage : savoir reconnaître le début et la fin des mots pour être en mesure de les isoler dans une phrase.

Reconnaître le découpage des mots est difficile, car les gens font rarement une pause entre chaque mot lorsqu’ils parlent. En tant qu’adultes, nous pouvons sans effort isoler les mots dans notre langue maternelle. Cependant, nous perdons souvent cette capacité lorsque nous entendons une langue étrangère.

Les bébés doivent acquérir cette même compétence pour leur langue maternelle. Apprendre à isoler les mots est une compétence essentielle pour élargir son vocabulaire. Plus on acquiert cette capacité tôt dans la vie, plus riche sera notre vocabulaire ultérieurement.

Alors, comment font les bébés ? Heureusement qu’il y a une cohérence entre les règles de constitution des mots dans les différentes langues. En y étant exposés suffisamment, les bébés finissent par trouver et utiliser ces règles pour reconnaître les formes ou unités de mots dans leur langue maternelle.

Les mots dans différentes langues

Les mots sont formés différemment selon les langues. Prenons l’anglais et le français, les deux langues officielles du Canada.

En anglais, chaque syllabe d’un mot est prononcée avec un accent ou un ton différent. Par exemple, si vous dites un mot de deux syllabes en anglais, vous allez probablement prononcer la première syllabe plus longtemps, plus fort et avec une voix plus aiguë. La plupart des mots à deux syllabes en anglais suivent ce modèle (par exemple, BA-by, HAP-py, BOT-tle).

Les bébés qui ne sont exposés qu’à l’anglais peuvent détecter cette règle  - les syllabes accentuées signifient probablement le début d’un mot - et ils peuvent utiliser cette règle pour isoler des mots dans une conversation. Cependant, les bébés qui ne sont exposés qu’au français ne le font pas.

C’est parce que le français est une langue rythmée par les syllabes, où chaque syllabe d’un mot a une longueur presque égal. Les syllabes ne sont accentuées que lorsqu’elles tombent à la fin d’un mot ou d’une phrase (par exemple, donne-moi un ca-DEAU).

Néanmoins, comme l’accent tonique ne constitue pas une règle uniforme pour distinguer les mots dans la langue française, les francophones doivent se fier à d’autres règles pour trouver les mots dans la conversation.

Des recherches ont montré que les adultes francophones et les bébés suivent la cooccurrence des syllabes dans les mots. Par exemple, ils pourraient noter que la syllabe « ca » est souvent suivie de «deau», donc «cadeau» serait probablement un mot.

Bébés bilingues

Les règles ci-dessus sont utiles pour les bébés qui n’apprennent qu’une seule langue, car ils peuvent se concentrer sur l’apprentissage d’un seul ensemble de règles. Par exemple, nous savons que les bébés qui n’apprennent que le français ou l’anglais peuvent utiliser les règles ci-dessus pour isoler les mots dans leur langue maternelle avant leur premier anniversaire.

Mais il semble que les bébés qui apprennent le français et l’anglais en même temps doivent composer avec des règles contradictoires. S’ils devaient se concentrer sur les accents toniques, une syllabe accentuée marquerait-elle le début du mot, comme c’est souvent le cas en anglais ? Ou est-ce qu’elle signifierait la fin de l’expression ou de la phrase, comme dans la plupart des cas en français ?

Pour relever ce défi, les bébés nés dans un environnement bilingue doivent savoir s’ils entendent le français ou l’anglais. Mais est-ce trop difficile ou déroutant pour eux ?

L’exemple montréalais

En gardant ces questions à l’esprit, nous avons récemment mené une expérience à Montréal, où plus de la moitié de la population parle à la fois le français et l’anglais.

Nous avons observé des bébés exposés aux deux langues dans le cadre d’une tâche visant à reconnaître des mots, et nous les avons comparés à leurs pairs exposés à une seule langue. L’expérience a porté sur 84 bébés âgés de huit à dix mois. Nous avons choisi des bébés apprenant uniquement le français, des bébés apprenant uniquement l’anglais et des bébés apprenant les deux langues en même temps.

Comme nous nous y attendions, les bébés unilingues français et anglais pouvaient reconnaître les mots dans leur langue maternelle, mais pas dans l’autre langue. De façon impressionnante, les bébés bilingues étaient sur un pied d’égalité avec leurs pairs monolingues en ce qui concerne le découpage des mots en anglais et en français au même âge, même si les langues diffèrent considérablement. De plus, les bébés bilingues qui entendaient les deux langues parlées par le même parent semblaient mieux réussir dans cette tâche.

C’est un exploit impressionnant étant donné que les bébés élevés dans les deux langues doivent apprendre deux systèmes de langage différents dans le même délai que les bébés apprenant une seule langue. C’est certainement une progression d’apprentissage, mais même les jeunes enfants peuvent dire quand ils entendent deux langues.

Ces études fournissent une preuve supplémentaire que, s’ils sont suffisamment exposés, les bébés nés dans un environnement bilingue, en tant qu’éponges, peuvent évoluer également dans les deux langues. Des études récentes suggèrent que cette exposition à plus d’une langue modifie même la structure du cerveau de manière à rendre le traitement cognitif plus efficace.

Cela pourrait même être favorable aux enfants atteints de troubles du spectre de l’autisme . Nos recherches se poursuivront sur la façon dont nous parlons aux bébés bilingues afin de mieux soutenir le processus d’apprentissage des langues.


* * * * *

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

Ce texte est d'abord paru sur le site du Science Media Centre britannique. Reproduit avec permission.

The Conversation<