Le biologiste Raphaël Proulx, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, est un des premiers au monde à documenter les effets du bruit sur les poissons d’eau douce, comme le brochet.

Le brochet a-t-il peur des moteurs?

GATINEAU — Commençons par une devinette : si la plupart des animaux sauvages fuient le bruit des humains, et s’il est scientifiquement prouvé que le bruit des gros bateaux fait fuir les baleines (ou du moins leur nuit pas mal), alors les pêcheurs de lacs et de rivières auraient tout intérêt à éviter de faire du bruit s’ils veulent prendre le plus de poissons possible, n’est-ce pas? Et peut-être même à abandonner les moteurs, pour les plus zélés d’entre eux?

C’est la conclusion qui semble la plus logique à première vue, mais ce n’est pas ce que montrent les travaux du biologiste Raphaël Proulx, de l’Université du Québec à Trois-Rivières. M. Proulx est d’ailleurs un des premiers au monde à documenter cette question, car si de nombreux travaux se sont penchés sur les effets du bruit subaquatique dans l’océan, par inquiétude pour les mammifères marins, presque personne ne l’a étudié en eau douce.

Pourtant, «sur environ 11 000 espèces d’eau douce connues dans le monde, près de 8000 appartiennent à des familles dont l’oreille est équipée pour amplifier les bruits», a indiqué M. Proulx lors d’une présentation au congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), qui se tient cette semaine à l’Université du Québec en Outaouais. Parmi ces espèces se trouve notamment la famille des carpes, qui compte plusieurs espèces au Québec.

Or ces poissons ne semblent pas dérangés par le bruit ambiant, ou en tout cas ils ne le fuient pas — c’est même plutôt le contraire. Dans une étude récente qu’il a cosignée, M. Proulx a installé des lignes appâtées dans un «village» de pêche blanche dans le sud du Québec. Les mesures de bruit subaquatique ont révélé que les samedis et dimanches étaient plus bruyants par environ 30 décibels (dB) comparés aux jours de semaine. Cela correspond grosso modo à la différence entre une conversation normale et une tondeuse à gazon. Mais la pêche a été deux fois meilleure lors des jours bruyants que lors des jours de semaine, tant pour la perchaude que pour brochet.

Le chercheur a constaté un phénomène assez semblable en étudiant l’omble de fontaine, communément appelé «truite mouchetée». Ce n’est pas une espèce dotée d’une très bonne ouïe, notons-le, puisque son seuil d’audition de 105 dB, soit l’équivalent du bruit d’un bulldozer — ce qui n’est sans doute pas étonnant pour un poisson qui apprécie les eaux agitées, dont les remous peuvent faire un vrai vacarme sous l’eau. En mesurant le bruit dans des fosses de rivière, un habitat qu’affectionne l’omble de fontaine, M. Proulx a constaté que les fosses bruyantes sont beaucoup plus densément peuplées que les silencieuses : à moins de 105 dB, il a compté (grosso modo) entre 4 à 8 ombles par 10 mètres, contre 8 à 14 dans les fosses où le bruit ambiant dépassait ce seuil.

Pour l’expliquer, M. Proulx fait l’hypothèse que les ombles se serviraient du bruit pour trouver les fosses les plus «payantes», car les rapides sont une source de nourriture pour eux.

De manière générale, il croit que le bruit ambiant pourrait être une source d’information sur les alentours pour les poissons d’eau douce. «Les poissons ne communiquent pas par l’ouïe, ils ne s’en servent pas pour appeler des partenaires ou rien de tout ça. Alors pourquoi entendent-ils malgré tout? On ne sait pas encore pourquoi certains ont une si bonne acuité auditive. […] Je pense que c’est comme un indice qui les aide dans leurs déplacements. C’est habituellement difficile de voir loin dans lac ou une rivière, c’est un peu comme quand on est en forêt. Alors les poissons [pourraient se servir d’indices acoustiques pour] savoir : OK, j’arrive dans endroit plus large, j’arrive au-dessus d’un endroit plus profond, etc.»