Le boisement en région boréale: peu de bénéfices climatiques ?

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Plusieurs textes récents dans les médias ont rapporté les enjeux de gouvernance de certaines entreprises qui génèrent des crédits de carbone à partir de la plantation d’arbres. Au-delà de ces problèmes se dresse cependant un écueil plus fondamental, amené celui-là par le développement des connaissances scientifiques sur un facteur appelé albédo.

Le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (le GIEC), un organe des Nations Unies, a publié en août dernier une synthèse scientifique sur l’interaction entre les terres et les changements climatiques (https://www.ipcc.ch/report/srccl/). Dans ce rapport, à la section 2.6, on peut lire (traduction libre): «sous les hautes latitudes des régions boréales, des études d’observation et de modélisation montrent que le boisement et le reboisement entraînent des effets locaux et globaux de réchauffement, en particulier dans les régions couvertes de neige en hiver, car l’albédo est plus bas pour les forêts que pour la neige nue.»

Dans cet extrait du texte originalement en anglais, les termes boisement et reboisement réfèrent spécifiquement à des plantations sur des sites potentiellement forestiers qui, à cause de feux récurrents ou autres raisons, sont libres d’arbres ou presque depuis plusieurs décennies. Le terme albédo, quant à lui, réfère à la réflectivité des surfaces. Sommairement, une surface avec un albédo très faible, par exemple une route fraîchement pavée, absorbe presque toute l’énergie du rayonnement solaire et la transforme en chaleur. A contrario, une surface avec un albédo très fort, par exemple une neige fraîche, est éblouissante parce qu’elle réfléchit presque toute l’énergie du rayonnement solaire et n’en transforme donc presque pas en chaleur.

Peu importe où l’on se trouve sur la planète et cela en toutes saisons, les forêts sont plus foncées avec un albédo plus faible, et donc une absorption de l’énergie solaire plus forte, que les milieux ouverts. La présence de neige au sol dans les régions froides comme au Québec augmente la différence d’énergie solaire absorbée entre les forêts où la neige est masquée, et les milieux ouverts où la neige est exposée.

Le boisement augmente donc l’énergie solaire absorbée en transformant les milieux ouverts en forêts, et cette augmentation est plus forte là où la neige persiste tard au printemps quand le soleil se fait plus fort. C’est cet effet «réchauffant» du boisement qui serait assez important pour annuler les bénéfices climatiques anticipés de la séquestration de carbone par les arbres en croissance.

La conséquence de ce phénomène bien réel en forêt boréale, au Québec par exemple, c’est que le facteur albédo doit dorénavant être considéré dans les décisions de boisement des milieux ouverts. C’est aussi ce que le GIEC a démontré dans son dernier rapport. Pourquoi n’a-t-on pas compris ça avant, surtout que le phénomène de l’albédo est connu depuis très longtemps? Bien simplement, quand on a élaboré le Protocole de Kyoto et développé les premiers crédits de carbone, la technologie ne permettait pas encore de mesurer l’albédo des forêts. Depuis ce temps, grâce à de nouveaux satellites, les scientifiques peuvent calculer et comparer l’effet climatique du changement d’albédo à celui de la séquestration de carbone suite à la plantation d’arbres.

Doit-on baisser les bras ? Pas tout à fait. Les études sur lesquelles le GIEC s’est basé pour son analyse la plus récente sont presque toutes faites sur de grands ensembles forestiers avec une représentation très grossière de leur composition en essences d’arbres. Il est donc possible que la plantation d’essences dont les feuilles tombent l’hiver (mélèze, bouleaux, peupliers, etc.), et dont les cimes dégarnies ne masquent pas autant la neige, permette de dégager un bénéfice climatique.

Il y aurait aussi sans doute lieu d’élargir les frontières de l’analyse et de voir aussi dans les plantations une source de fibres dont les produits serviront de manière renouvelable à la lutte aux changements climatiques. Les calculs des bénéfices attendus sont plus complexes mais pourraient dégager sans doute un bilan plus fort en faveur de la lutte aux changements climatiques.

Finalement, on peut tout de suite penser qu’on devrait faire ces plantations préférentiellement dans les régions où la neige fond plus rapidement, où la croissance des arbres est plus forte, et où les risques de feux sont faibles. Comme on parle d’investissements de fonds publics ou privés qui ne sont pas illimités, il est logique de faire des choix qui maximisent les bénéfices climatiques de chaque projet de boisement.

Les connaissances actuelles dictent que l’on tienne dorénavant compte de l’effet albédo dans les décisions entourant la plantation d’arbres et les crédits de carbone dans les projets de boisement. Ceci devient même une question de crédibilité.

* * * * *

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.