COVID-19 et fausses nouvelles : «c’est pire cette fois-ci», dit Rémi Quirion

On voit parfois (à tort) les scientifiques comme des gens reclus qui vivent dans leurs laboratoires. Rémi Quirion a beau être Scientifique en chef du Québec, il est tout sauf discret en ce temps de pandémie de COVID-19. Lui et son équipe multiplient les interventions sur la place publique et les réseaux sociaux — et ce n’est que la partie la plus visible de l’«iceberg». Le Soleil a pu s’entretenir avec lui vendredi pour faire le point.

Le Soleil Un «scientifique en chef», ça fait quoi pendant une épidémie ?

Rémi Quirion C’est sûr qu’on est plus sur la ligne de feu que d’habitude. On est là pour aider les décideurs politiques à prendre les meilleures décisions possibles, éclairées par les meilleures données disponibles. Alors j’ai eu plus de contact avec le bureau du premier ministre au cours des dernières semaines que dans les 5 ou 6 dernières années ! Et c’est un travail 24 heures sur 24, ça va très vite.

LS À en juger par votre présence constante sur les réseaux sociaux, conseiller les politiciens n’est pas la seule tâche que vous et votre équipe devez accomplir. Est-ce que la lutte aux fausses rumeurs s’est imposée d’elle-même ?

RQ Ça fait un petit bout de temps qu’on est là-dedans à travers différents programmes qui visent à valoriser les données probantes, alors ce n’est que la continuité de ce qu’on faisait déjà. Et il y en a eu beaucoup, des fausses nouvelles, au sujet de la COVID-19 : il y en a qui disent que le virus a été fabriqué en laboratoire, d’autres qui disent que c’est pour nuire à Donald Trump, etc. Il y a tellement d’information qui circule que même nous, les scientifiques, avons du mal à nous y retrouver. Mais en se basant sur des sites sérieux, comme celui des National Insitutes of Health aux États-Unis et d’autres ailleurs dans le monde dont on sait qu’ils ne publient des choses qu’après les avoir vérifiées et contre-vérifiées, on y parvient.

Et je pense aussi que c’est important de ne pas donner de faux espoirs aux gens. Il y a plein de «nouvelles» qui circulent au sujet de traitements et de vaccins. Tant mieux si on en trouve, mais il ne faut pas créer de fausses attentes.

LS Si on compare à d’autres éclosions du même genre, comme le SRAS en 2002 et la grippe A(H1N1) en 2009-2010, diriez-vous que le phénomène des fausses nouvelles a une ampleur semblable ou est-ce pire cette fois-ci ?

RQ Je pense que c’est pire parce qu’il y a beaucoup plus de capacité du côté des réseaux sociaux. Ça s’est développé énormément depuis 15 ans, depuis les épidémies de SRAS et de A(H1N1), ce qui fait que l’information circule plus rapidement, tant la bonne que la mauvaise. Et la mauvaise va souvent prendre le dessus sur la bonne. Alors il faut essayer d’être encore plus présent qu’avant. Et il me semble à ce propos que, ces dernières semaines, les scientifiques québécois ont justement été plus présents sur la place publique qu’à l’habitude.

LS On entend beaucoup parler de possibles avancées, traitements et vaccins qui sont développés au Québec, mais le fait est que de nombreux autres laboratoires (et excellents) y travaillent aussi partout dans le monde. Alors est-ce que ce qui se passe ici est vraiment plus que, pour ainsi dire, une goutte d’eau dans un océan de recherche ?

RQ Je pense qu’on joue un rôle relativement important. On a des experts comme Gary Kobinger, directeur du Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval, qui est à peu près partout, sur de grands comités internationaux. Et on a aussi des compagnies privées qui font parler d’elles.

Mais ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est que notre communauté de chercheurs a un accès plus facile aux données probantes. C’est parti de Chine et tout le monde met maintenant en commun ses données, ses séquençages génétiques du virus, etc. Le réflexe traditionnel en recherche a toujours été de garder ses données pour soi-même dans le but d’avoir une publication dans une revue médicale prestigieuses. Mais là, on voit de plus en plus de sites de partage de données entre chercheurs, et on a une belle présence québécoise de ce côté-là. Ce n’est pas l’équivalent des États-Unis, c’est sûr, mais c’est bien quand même.

Il faut espérer, maintenant, que ça va se poursuivre et qu’on ne répétera pas les mêmes erreurs qu’avant. Dans le cas du SRAS, par exemple, une fois l’urgence passée, on avait un peu abandonné la mise en des données et on était revenu aux anciennes habitudes, avec moins de partage. On peut espérer, cette fois-ci, que le partage va se poursuivre. En tout cas, il me semble que c’est plus dans l’air du temps.

* Certains passages de l’entrevue ont été légèrement modifiés pour des raisons de clarté et de concision.