Grâce à ses mots et à ses descriptions si précises, Lucille Girard campe de manière très vivante la vie angèloirienne d’autrefois.
Grâce à ses mots et à ses descriptions si précises, Lucille Girard campe de manière très vivante la vie angèloirienne d’autrefois.

Sainte-Angèle-de-Monnoir: il était une fois un village

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
C’était au début mai, un jour de printemps comme les autres. C’était il y a exactement cinquante ans. Sans le savoir, Lucille Girard venait de voir son amie Lisette Jetté pour la dernière fois.

Le ravisseur, qui avait des antécédents judiciaires en telle matière, avait « eu l’audace de participer aux recherches », se souvient Mme Girard. Il fut arrêté et accusé aussitôt le corps inerte de la fillette retrouvé, un samedi après-midi.

« Le cri déchirant de sa maman lors de l’annonce de son décès me hante encore parfois. Nous étions douze fillettes, les élèves de la directrice, nous avions dix ans et la vie nous souriait, mais ce terrible épisode jeta pendant longtemps un voile de tristesse et d’inquiétude sur notre communauté », écrit Mme Girard sur la page Facebook «Villageois de Sainte-Angèle-de-Monnoir», où elle collige depuis un peu plus d’un mois histoires et anecdotes des quelque 20 années de sa jeunesse où elle a vécu dans la petite municipalité de Rouville.

Chaque jour, celle qui demeure désormais à Saint-Césaire publie un souvenir, que ce soit une anecdote personnelle, l’histoire d’un édifice ou un événement marquant au village, comme le hold-up manqué d’octobre 1961 où le gérant de la banque, après avoir tenté de se défendre contre les deux cambrioleurs, avait été blessé d’une balle à la tête. Une « aventure rocambolesque [qui] démontre que les westerns spaghettis, c’est pas juste dans les films », écrit l’auteure.

Mise en scène

C’était d’abord pour rendre un hommage à son père, Armand-Émile Girard, que Lucille Girard a commencé à rédiger ses mémoires. « C’était une légende locale, ici à Sainte-Angèle, souligne-t-elle. Tout le monde le connaissait sous le surnom de Monsieur Matton. »

À la fondation de la page Facebook, il y a quatre ans, l’ex-Angèloirienne s’était mise à publier certains souvenirs sur l’invitation d’une autre membre du groupe qui appelait les « anciens » à partager leurs anecdotes. « J’avais gardé tous mes textes en banque, et je me suis dit que pendant la pandémie, ça serait le bon moment pour les republier », explique Mme Girard.

L’initiative fait un tabac : confinés les uns les autres chez eux, les Angèloiriens, actuels et anciens, revivent le passé de leur village en quasi-communion.

À travers les récits tirés de sa mémoire, mais aussi d’articles de journaux de l’époque et d’informations glanées auprès d’autres citoyens, Mme Girard met en scène Sainte-Angèle entre 1960 et 1982 ; les citoyens de l’époque deviennent des acteurs de sa trame narrative, les organismes et les commerces en sont les décors.

Chaque petit fragment d’histoire, à la manière d’un chapitre, est coiffé d’un titre court, mais évocateur, et accompagné de quelques photos d’époque. 

Grâce à ses mots et à ses descriptions si précises qu’on ne croirait pas qu’entre trente-huit et soixante ans ont passé, Mme Girard campe de manière très vivante la vie angèloirienne d’autrefois. 

On la visualise, on l’entend, on la sent et on la ressent, comme l’odeur du pain fraîchement sorti du four qui embaumait encore l’air d’une ancienne boulangerie convertie en magasin de tissus par Madame Courtemanche, ou le « regard bleu océan » du garagiste David Dionne, également chauffeur de l’autobus scolaire, et la piscine creusée de Madame Paquette, « qui fait rêver tous les enfants petits et grands. C’est la seule et unique, aucune autre famille n’en possède une, ni de près ni de loin ».

60 capsules historiques

Les publications de Lucille Girard sont devenues un rendez-vous quasi quotidien pour les membres du groupe, qui renchérissent en commentaires avec leurs propres souvenirs. Certains se réjouissent d’en apprendre sur la maison qu’ils occupent et les aînés se remémorent avec joie et nostalgie certains lieux et personnages ayant marqué leur vie.

Petit à petit, cette immersion dans le passé a fait émerger d’autres souvenirs, si bien qu’elle a rédigé plus de 60 capsules historiques jusqu’à présent. « Et les réponses des autres membres de la page, leurs souvenirs, tout ça m’inspire pour en écrire d’autres ! » lance la jeune sexagénaire, qui a au moins une dizaine d’autres textes en tête.

L’idée d’en faire un recueil mijote depuis quelques années, un projet somme toute laborieux quand on apprend que Mme Girard écrit tous ses textes sur son téléphone cellulaire, n’ayant pas d’ordinateur à portée de main.

« J’ai déjà pensé créer un petit recueil dont les profits auraient pu aller à la Fabrique », note l’auteure, pour qui l’église du village demeure encore aujourd’hui « le bâtiment qui [l’impressionna] le plus durant son enfance. Plus que la maison du Bon Dieu, elle représentait pour moi tout ce que l’on peut imaginer de grandiose et de fastueux dans l’esprit d’une petite fille qui aimait beaucoup les châteaux moyenâgeux ».

Si le projet est tombé dans l’oubli, il n’est pas exclu qu’il se concrétise autrement, un jour. C’est à suivre, laisse-t-elle entendre.

Une chose est sûre : par ses courts récits, Lucille Girard témoigne de son attachement profond envers le village qui l’a vue naître et grandir. Un enracinement encore bien vivant pour celle qui y retourne régulièrement faire son tour. « C’est mon petit pèlerinage ! » illustre-t-elle.