Annabelle Berthiaume-Lussier a décidé de lever le voile sur son parcours parsemé d’embûches dans le réseau de la santé afin d’inciter les gens à dénoncer ce genre de situation.

Requête médicale prioritaire: sans nouvelle pendant 5 mois

Prioritaire. Un mot crucial lorsqu’il s’agit d’une requête médicale. Or, le dossier d’Annabelle Berthiaume-Lussier n’a pas eu le traitement requis. Il pourrait avoir été égaré dans les dédales administratifs. Résultat : la jeune femme a vécu des mois d’angoisse à propos de son état de santé, alors qu’elle devait voir un spécialiste sans tarder pour d’inquiétantes lésions à la langue.

Annabelle Berthiaume-Lussier a décidé de lever le voile sur son aventure dans le réseau de la santé, qu’elle considère comme aberrante, afin d’inciter les gens à dénoncer ce genre de situation. « Quand un médecin te dit que tu dois être vue par un spécialiste en dedans de quelques jours, tu commences à te faire des scénarios. Mais vivre pendant près de six mois en ne sachant pas si ta vie est menacée par un cancer ou une autre maladie grave, ça n’a pas de sens. Est-ce qu’on est rendus là au Québec ? Personne ne devrait avoir à se battre pour être soigné », clame la vingtenaire.

En fait, tout a commencé le 28 novembre dernier, lorsque la Granbyenne a consulté une omnipraticienne à la clinique de Waterloo pour des lésions douloureuses et persistantes à la langue. « Elle ne savait pas ce que j’avais. Mais elle m’a dit qu’elle allait envoyer une requête prioritaire pour que je puisse voir un ORL [oto-rhino-laryngologiste] », a-t-elle relaté.

Environ cinq mois après sa visite initiale, voyant que personne dans le réseau de la santé ne donnait suite à la demande, Annabelle a rappelé l’établissement de Waterloo pour savoir où en est son dossier. « Je sais qu’au Québec, c’est long avant d’avoir un rendez-vous pour tout ce qui touche la santé. Mais autant que ça, ce n’était pas normal. Surtout que les lésions avaient pris de l’expansion. La secrétaire m’a dit que tout est normal. Que la requête est partie et [le délai] dépend du nombre de patients [prioritaires]. Clairement, on m’a fait comprendre qu’on ne pouvait rien faire de plus pour m’aider à partir de là. [...] Je me suis sentie à la fois frustrée et abandonnée », se remémore-t-elle.

« Inacceptable »
Annabelle n’est pas du genre à baisser les bras. Heureusement pour la jeune femme, sa belle-mère travaille depuis des années à l’hôpital Brome-Missisquoi-Perkins (BMP). Elle fut une alliée de premier plan pour faire la lumière sur ce qui se dessine comme une série d’obscures erreurs, non sans avoir remué ciel et terre. « Il a fallu que je pousse, que j’ouvre des portes pour aller voir des patrons, des gestionnaires pour essayer de savoir où était rendue la demande. Après avoir insisté, j’ai réussi à mettre la main dessus. C’était inscrit Granby et lésions suspectes sur la requête. Normalement, tu dois être vu en moins d’une semaine pour ce genre de cas. J’étais vraiment en colère », clame-t-elle.

En raison de problèmes de santé, la dame, qui a tenu à ce que l’on taise son identité, s’est investie dans le dossier à partir du 7 mai. « Je ne pouvais pas laisser Annabelle comme ça. C’était urgent. La requête a été envoyée à [l’hôpital de] Granby. Il semble que ce soit là-bas qu’ils ne l’ont pas traitée correctement, ou elle a été perdue. Dans les deux cas, c’est inacceptable. »

Étant donné la teneur de la requête, celle-ci a finalement été acheminée à l’interne à BMP. Annabelle a reçu un appel 11 jours plus tard pour un rendez-vous avec le Dr Radwan Abourjaili. La rencontre avec le spécialiste a eu lieu le 22 mai. Une biopsie a été réalisée par l’ORL le jour même.

La jeune femme est donc sous médication depuis le début juin pour une période de trois mois. « Sans ma belle-mère, je serais certainement en train d’attendre encore. Je n’ose pas imaginer combien de gens meurent parce qu’ils n’ont pas été vus à temps dans le réseau de la santé. L’important, c’est que le message passe. Ce que j’ai vécu ne doit plus se reproduire. »

«UN CAS D’EXCEPTION», SOUTIENT LE CIUSSS

Le suivi d’une requête prioritaire pour consulter un spécialiste varie entre 24h et cinq jours après son émission dans le réseau de la santé, a indiqué en entrevue André Lortie, directeur adjoint à la direction des services professionnels du CIUSSS de l’Estrie. Dépasser de plus de cinq mois ce délai prescrit constitue « un cas d’exception », a-t-il fait valoir.

M. Lortie a toutefois refusé de faire la lumière sur le parcours de la requête dans le dossier d’Annabelle Berthiaume-Lussier, qui pourrait avoir été victime d’une série d’erreurs administratives. 

« Je ne commenterai pas un cas spécifique », a-t-il dit, arguant la confidentialité des dossiers des patients. « Chaque fois que l’on porte à notre attention une situation problématique, on révise le dossier pour s’assurer de l’amélioration continue », a-t-il indiqué. 

Le représentant du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de l’Estrie a confirmé que toutes les demandes de consultation liées à des spécialités convergent désormais vers Sherbrooke. Le CIUSSS analyse 390 000 requêtes de ce type annuellement, a-t-il précisé. Ces demandes sont ensuite réacheminées dans les « centrales de rendez-vous » de chaque réseau local de services (RLS).

Une fois dans le giron des RLS, une lettre doit être envoyée au patient en attente dans une période maximale de 10 jours. 

La mise en place en Estrie d’une plateforme électronique permettant de confirmer par courriel au médecin traitant la réception de chacune de ses requêtes par la centrale de rendez-vous est en branle depuis l’automne dernier. « Ça permet d’éviter les erreurs liées à la manipulation papier », a soutenu M. Lortie. L’implantation de ce nouveau système pour la majorité des spécialités dans l’ensemble des RLS devrait être complétée d’ici septembre prochain. 

« Si les patients n’ont pas de confirmation [de rendez-vous], je les invite à contacter leur médecin de famille, a fait valoir M. Lortie. [...] S’il y a une urgence, le médecin traitant peut parfois rappeler lui-même le spécialiste concerné. »