Les agressions sexuelles auraient été perpétrées entre 1940 et 1980 au Collège Mont-Sacré-Cœur.

Recours contre les Frères du Sacré-Cœur: la poursuite fourbit ses armes

Les procureurs qui pilotent l’action collective contre les Frères du Sacré-Cœur (FSC), regroupant des dizaines de présumées victimes d’agressions sexuelles, viennent de jeter les bases de l’ultime bras de fer devant les tribunaux. La poursuite s’élève à plus de 16 millions de dollars.

« Les défenderesses ont sciemment fermé les yeux pour protéger leur réputation et celles des religieux FSC, et n’ont pas sanctionné ou arrêté les agressions sexuelles, mais les ont plutôt tolérées et cachées, le tout au détriment d’enfants innocents et vulnérables », peut-on lire dans la demande introductive d’instance en justice, datée du 5 février.

Le requérant, un homme de 57 ans que l’on nomme « A » pour préserver son identité, allègue avoir été violé à plus de 300 reprises pendant qu’il était pensionnaire au Collège Mont-Sacré-Cœur au cours des années 1970. Il était alors âgé de 13 à 15 ans.

Les agressions sexuelles auraient été commises par le frère Claude Lebeau de trois à six fois par semaine pendant deux ans. « Dans les années 1970, les choses n’étaient pas comme aujourd’hui. La sexualité était tabou. Je gardais mon secret parce que j’avais peur de me faire traiter d’homosexuel. [...] Je me disais que mon agresseur m’avait choisi parce que j’étais plus faible que les autres. Le peu de confiance que j’avais en moi, je l’ai perdue. Et ça a eu des répercussions que je traîne toujours. Avoir été violé des centaines de fois, ça détruit une vie », a confié « A » à La Voix de l’Est.

Outre le frère Lebeau, une vingtaine d’autres religieux sont ciblés par des allégations de pédophilie. Ces actes auraient été perpétrés durant les années 1940 à 1980. À ce jour, plus de 70 présumées victimes se sont manifestées auprès du cabinet Kugler Kandestin.

Après plusieurs mois à soupeser les arguments des deux parties, le juge de la Cour supérieure Sylvain Provencher a autorisé en novembre l’action collective. Les intimés retenus sont les Frères du Sacré-Cœur, le Collège Mont-Sacré-Cœur et les œuvres Josaphat-Vanier (OJV).

Jean-Guy Roy, ancien haut dirigeant de la congrégation des Frères du Sacré-Coeur et homme médiatique, fait partie des religieux ciblés par des allégations de pédophilie.

Dommages punitifs
À titre de dommages punitifs et exemplaires, les avocats de la poursuite demandent 15 millions de dollars pour l’ensemble des membres du recours. De son côté, « A » réclame 1,2 million, soit 450 000 $ pour compenser sa souffrance, 250 000 $ pour ses pertes pécuniaires incluant les déboursés pour ses thérapies passées et à venir, de même que 500 000 $ en dommages punitifs. Notons que dans le cas d’une action collective de ce type, le montant d’indemnisation versé aux victimes varie en fonction de plusieurs paramètres, dont l’ampleur des préjudices subis et leur prolongement dans le temps.

Omerta
Selon les procureurs de la poursuite, le frère Jean-Guy Roy, ancien haut dirigeant de la congrégation et homme médiatique, aurait agressé plusieurs élèves durant son passage au Collège Mont-Sacré-Cœur.

Alors qu’il était « Frère maître », le religieux aurait notamment « forcé un jeune à lui faire une fellation et à le masturber ». Il aurait également sodomisé l’élève en une autre occasion, lit-on dans la demande introductive d’instance. Le jeune aurait par ailleurs dénoncé en vain son agresseur au Frère Charles-Émile Leblanc, qui était à l’époque directeur général du Collège.

« Au lieu d’être puni et destitué de ses fonctions de religieux, le Frère Roy a été promu à titre de Supérieur provincial et administrateur de [la congrégation] », relate-t-on dans le document légal.

Les avocats de Kugler Kandestin évoquent que l’omerta concernant les actes à caractère sexuel aurait été préconisée au sein de l’établissement.

« Ces religieux FSC ont œuvré au Collège pendant des décennies, durant lesquelles ils ont utilisé diverses tactiques tels le favoritisme, la manipulation psychologique et spirituelle et un faux sentiment de complicité pour agresser sexuellement les élèves sous leur autorité. [...] Vu le nombre d’années durant lesquelles ils ont œuvré au Collège et les fonctions importantes d’autorité et de discipline qu’ils occupaient, les élèves étaient piégés et prisonniers d’une institution où régnait une culture du secret. »

«LOURDE CROIX»

Avant même de faire face à des allégations de pédophilie, Jean-Guy Roy avait déjà une opinion arrêtée sur le sujet. Voici un extrait du texte « Une lourde croix », rédigé par le religieux et publié en mars 2010 sur la page Web du Réseau d’information des aînés du Québec. 

« Depuis quelques semaines, cette puissante organisation planétaire vit un cauchemar, une sorte de tsunami sans précédent qui atteint de plein fouet le chef spirituel de l’Église catholique [...] Les médias n’ont pas manqué de révéler sur tous les tons et sans retenue ces situations scandaleuses qui remontent souvent à plus de 40 ans. [...] Il est certain qu’au sein d’une organisation humaine comptant plus d’un million et demi de prêtres, de religieux et religieuses à travers le monde, tout n’est pas parfait. Des fragilités humaines, nous en retrouvons partout. Nous le savons tous, les déviations sexuelles ou fragilités psychologiques n’arrivent pas avec l’entrée au séminaire. [...] Il n’est pas facile de détecter ces fragilités chez des individus qui se présentent au sacerdoce ou à la vie religieuse. Il va sans dire, les actes de pédophilie ne sont pas l’apanage du célibat ecclésiastique. Est-ce que tous les célibataires vivant au Québec sont des pédophiles en devenir ? [...] L’Église catholique a de quoi réfléchir sur son passé certes peu glorieux à certains égards, mais aussi à regarder vers l’avant en mettant des balises plus strictes dans l’acceptation d’éventuels candidats à la prêtrise et à la vie religieuse. Que ceux qui sont reconnus coupables, comme bien d’autres dans la société, paient pour leurs erreurs. »

Tant Me Robert Kugler, à la poursuite, que son vis-à-vis, Me Éric Simard du cabinet Fasken Martineau, ont préféré réserver leurs commentaires à cette étape du dossier. Il n’a pas été possible d’obtenir jeudi les propos du requérant. Idem en ce qui concerne Claude Lebeau et Jean-Guy Roy.