La pharmacienne Isabelle Dupont a plaidé coupable aux quatre chefs d’accusation qui pesaient contre elle.

Prête-nom et avantages financiers illégaux: une pharmacienne sanctionnée

Au terme d’une enquête du syndic de son ordre professionnel, la pharmacienne Isabelle Dupont, propriétaire de deux succursales Uniprix à Granby, a plaidé coupable à quatre chefs d’accusation. Elle a notamment reçu des ristournes illégales totalisant près de 300 000 $ d’un grossiste et d’un fabricant de médicaments génériques. Elle a aussi vendu des renseignements sur sa clientèle, en plus d’utiliser un prête-nom pour acquérir ses commerces.

Dans sa décision sur « culpabilité et sanction » émise le 9 septembre, le conseil disciplinaire de l’Ordre des pharmaciens du Québec stipule que la pharmacienne a menti à deux reprises lors de déclarations sous serment en septembre 2012. Elle a alors affirmé qu’elle « était l’unique propriétaire de deux pharmacies », omettant qu’elle avait conclu une entente de prête-nom avec un ancien collègue, Jonathan-Yan Perreault.

Les succursales en question sont situées sur la rue Saint-Jacques ainsi que sur la rue Court à Granby. Celui que l’on surnommait le « roi des pharmacies » a été radié pour près de 32 ans en juillet 2017 pour avoir utilisé ce stratagème à grande échelle.

L’enquête du syndic a été lancée à la suite d’une dénonciation anonyme d’un associé de M. Perreault, en mars 2016. Les choses se sont corsées lorsque la vaste investigation, touchant une quarantaine de pharmacies, a révélé qu’Isabelle Dupont a fait plusieurs autres entorses à son code déontologique en touchant des sommes d’argent illégales, se plaçant ainsi en « apparence de conflits d’intérêts ».

De novembre 2012 à décembre 2015, Isabelle Dupont a reçu un peu plus de 270 000 $ du géant grossiste pharmaceutique McKesson Canada, « à titre de rabais sur l’achat de médicaments ». De mars 2014 à décembre 2015, elle a fait de même en obtenant un peu moins de 30 000 $ du fabricant de médicaments Actavis.

Le syndic a également découvert que d’août 2015 à mars 2016, le fabricant de médicaments génériques Apotex a remis à Mme Dupont environ 44 000 $ « en échange de la transmission de données statistiques concernant l’utilisation de produits pharmaceutiques et des renseignements sociodémographiques relatifs » à sa clientèle.

Programmes illégaux

Les « programmes de conformité » illégaux mis en place par des bannières affiliées à McKesson ont fait l’actualité en 2013. Le distributeur avait alors versé 40 millions $ à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), sans toutefois avouer sa responsabilité, à la suite d’une enquête de longue haleine.

À l’époque, le stratagème de ristournes prévoyait entre autres que des pharmaciens puissent toucher des chèques s’ils vendaient un haut pourcentage de médicaments du grossiste.

Au moment des faits reprochés à Isabelle Dupont, la bannière Uniprix était indépendante. Le groupe de pharmacies a été avalé par McKesson en 2017, tout comme Proxim auparavant. Il semble toutefois que le plus important distributeur de médicaments au pays en menait large chez Uniprix bien avant son acquisition.

En septembre 2012, la pharmacienne a signé un formulaire d’adhésion au « programme de conformité » qui liait Uniprix à McKesson, peut-on lire dans la décision du Conseil. Dans son plaidoyer, Mme Dupont « dit s’être fiée aux informations qui lui ont été fournies par un représentant d’Uniprix. Elle mentionne avoir eu une vision idéaliste d’Uniprix qu’elle croyait être là pour l’aider. [...] Elle ajoute qu’Uniprix lui a dit de signer la convention avec McKesson Canada. »

Étant donné l’ampleur des fautes commises par la pharmacienne, le Conseil lui a imposé des sanctions exemplaires, « afin de dissuader les autres membres de la profession de commettre les mêmes infractions ». L’intimée a donc été condamnée à payer, d’ici deux ans, des amendes totalisant 25 500 $.

Isabelle Dupont n’a pas rappelé La Voix de l’Est. Idem en ce qui concerne McKesson.

Préoccupant

La RAMQ n’a pas voulu commenter le dossier de Mme Dupont, ni même à propos de l’ampleur du phénomène des pratiques commerciales illégales dans le domaine pharmaceutique.

De son côté, Manon Lambert, directrice générale de l’Ordre des pharmaciens du Québec, se dit préoccupée par la pression que subissent plusieurs pharmaciens, entre autres de la part de distributeurs de médicaments. La concentration du pouvoir qu’exercent plusieurs gros joueurs de l’industrie l’interpelle également.

« Sur le plan économique, quand il y a trop de concentration, ça ne sert généralement pas l’intérêt des clientèles, a-t-elle indiqué. [...] Des géants au-dessus de la tête des pharmaciens, ça peut être inquiétant. »

L’indépendance des pharmaciens demeure un combat de tous les instants, a-t-elle fait valoir. « Le pharmacien doit toujours avoir la possibilité de choisir lui-même ses médicaments. [...] Si un grossiste a toutes les compagnies en tablettes, ça ne le brime pas sur le plan professionnel. Là où ça se complique, c’est dans les programmes de conformité si l’on force des pharmaciens à acheter des médicaments génériques. »

Selon Mme Lambert, une étude indépendante, commandée par l’Ordre et réalisée auprès de pharmaciens à travers la province, a révélé que plusieurs d’entre eux se sentent bousculés dans leur pratique, notamment par des grossistes. Certains ont trouvé des pistes de solutions.

« Individuellement, tu es bouffé par le système, a imagé la directrice générale de l’Ordre. Si les pharmaciens ne s’unissent pas pour lutter contre la pression [des bannières et distributeurs], en leur disant enough is enough, ça peut devenir problématique. »