Pour réaliser l’exercice, nous avons créé l’histoire fictive de Nathalie, qui s’interroge sur le cadeau à offrir à sa filleule pour Noël.
Pour réaliser l’exercice, nous avons créé l’histoire fictive de Nathalie, qui s’interroge sur le cadeau à offrir à sa filleule pour Noël.

Pour un Noël (un peu plus) vert

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Choisir un cadeau de Noël qui plaira à un proche n’est pas toujours une tâche facile. En cette année de pandémie, l’achat local semble avoir la cote. Et si offrir un présent québécois, c’était aussi faire un cadeau à l’environnement? Nous avons posé la question à LCL Environnement et à Carboneutre Québec, deux entreprises de Granby spécialisées dans le calcul de l’empreinte écologique.

Pour réaliser l’exercice, nous avons créé l’histoire fictive de Nathalie, qui s’interroge sur le cadeau à offrir à sa filleule pour Noël (voir le scénario ci-bas). À partir des différentes options proposées, Luc Baillargeon Nadeau, chargé de projet et responsable du développement durable chez LCL Environnement, a calculé l’impact environnemental de chaque achat pour déterminer lequel générait le moins de gaz à effet de serre (GES), composés à 99,5% de dioxyde de carbone (CO2).

NOTRE SCÉNARIO

Nathalie a reçu la liste de souhaits de sa filleule Aurélie pour Noël. Les parents de la fillette lui ont suggéré de choisir entre trois présents espérés de valeur marchande plus ou moins égale. Comme Nathalie a l’environnement à cœur, elle s’interroge sur le meilleur choix à faire pour satisfaire à la fois les envies de sa nièce et limiter l’empreinte écologique du présent.

Nathalie, qui demeure à Bromont, pourrait choisir la poupée de l’heure, le jouet que toutes les petites filles rêvent de voir sous le sapin cette année. Ladite poupée est faite en Chine et il est possible de l’acheter au Walmart de Granby ou de Cowansville pour 34,99 $.

Elle pourrait aussi acheter un tout nouveau jeu de société à thématique de licorne et qui plaira à coup sûr à sa filleule. Le jeu, fabriqué au Québec, plus précisément dans la région de Montréal, n’est toutefois disponible que dans une boutique spécialisée du Quartier DIX30, à Brossard, pour la somme de 42 $.

La tante a aussi pour option d’offrir un autre jeu, aussi fait en Chine, portant sur la Pat’Patrouille, l’émission préférée d’Aurélie. Celui-ci serait expédié à partir d’un point de vente situé dans l’État de New York et vendu sur la plateforme Amazon au coût de 28 $.

Enfin, bien que cela ne figure pas sur la liste de cadeaux rédigée par Aurélie, Nathalie a eu un véritable coup de cœur pour une petite commode mise au goût du jour par une artisane de Rougemont qui serait un très bel ajout pour la chambre de princesse de sa nièce. Le coût de l’œuvre, unique en son genre, est toutefois plus élevé que le budget que Nathalie pouvait se permettre d’investir cette année, avec les revers financiers qu’elle a connus en raison de la pandémie : 75 $. 

Elle se demande toutefois si l’achat, à un coût plus élevé, d’un produit local, est plus économique quand on tient en compte du transport des autres objets et de ce qu’il en coûterait pour compenser les émissions de gaz carbonique qui en ont résulté.

Dans ses calculs, M. Baillargeon Nadeau a inclus la distance d’importation à partir du lieu de fabrication de l’objet et a calculé la distance probable à l’aide de Google Maps. Il a aussi inclus la distance parcourue par chaque item jusqu’à son point de vente. Le tout lui a permis d’estimer la quantité de GES émis pour chaque objet en fonction de son poids — évaluée à partir de produits comparables en ligne et incluant un emballage de 250 g — et du kilométrage.

L’empreinte écologique du cadeau prend de l’ampleur selon la distance que Nathalie parcourra pour se les procurer. Ce faisant, les calculs de LCL Environnement démontrent que c’est le jeu de société acheté au Quartier DIX30 qui s’avèrerait le choix le plus polluant alors que le jeu commandé sur Amazon serait l’option la plus verte, et ce, peu importe si Nathalie conduisait une voiture électrique ou à essence.

Au terme de cette première étape, c’est le jeu de la Pat’Patrouille, fabriqué en Chine et vendu à partir d’un détaillant américain sur Amazon, qui est le choix le plus polluant, avec 1,19 kg de GES. Arrive ensuite la poupée produite en Chine et vendue au Walmart de Granby, avec 0,59 kg de GES, puis le jeu de société québécois vendu au Quartier DIX30, dont l’acheminement en boutique génère 0,02 kg de gaz carbonique. En ce qui concerne la commode revampée en vente à Rougemont, il n’a pas été possible de calculer les GES puisque l’origine du meuble est inconnue.

Évidemment, les résultats présentés le sont à titre indicatif, puisque le cycle de vie du jouet et les matériaux utilisés à sa production n’ont pas été inclus dans le calcul.

Dis-moi comment tu te rends au magasin, je te dirai combien tu pollues...

L’empreinte écologique du cadeau prend surtout de l’ampleur selon la distance que Nathalie parcourra pour se le procurer. Ce faisant, les calculs de LCL Environnement démontrent que c’est le jeu de société acheté au Quartier DIX30 qui s’avèrerait le choix le plus polluant alors que le jeu commandé sur Amazon serait l’option la plus verte, et ce, peu importe si Nathalie conduisait une voiture électrique ou à essence.

Les articles importés d’Asie, qui arrivent par camions et par bateau, sont généralement transportés en très grandes quantités dans des conteneurs, ce qui a pour effet de réduire la quantité de GES émis par objet.

« En fait, on se rend compte que la plus grande source d’émission de GES, et de loin, c’est le moyen de transport que tu utilises pour te rendre au magasin », explique Martine St-François, directrice commerciale chez LCL Environnement, elle-même surprise par le verdict.

En effet, les articles importés d’Asie, qui arrivent par camions et par bateau, sont généralement transportés en très grandes quantités dans des conteneurs. Cela a pour effet de réduire la quantité de GES émis par objet, mais cela ne signifie pas qu’il est plus écologique d’acheter des items importés. « Le matériel qui est transporté en bateau, sur un cargo, on parle de dizaines de milliers de tonnes de produits, explique M. Baillargeon Nadeau. Dans le cas d’une livraison gérée par Amazon, ce sont beaucoup de marchandises livrées lors d’un même déplacement et avec un parcours très optimisé. »

« Il faut garder en tête que c’est pour des masses très faibles de jouets (0,5 kg à 1 kg), donc de parler d’émissions de 0,95 kg CO2 pour importer un objet de 1 kg, c’est quand même important.... » renchérit Mme St-François.

Martine St-François et Luc Baillargeon Nadeau de LCL Environnement ont calculé et analysé l’empreinte écologique de notre scénario.

Mathieu Comtois, président de Carboneutre Québec, voit les choses quelque peu différemment. « C’est sûr que l’empreinte carbone est divisée parmi les objets, mais il n’en demeure pas moins qu’un même article peut générer plusieurs empreintes de carbone avant d’arriver à sa destination finale, dit-il. Quand on achète local, c’est beaucoup plus facile de limiter ses déplacements, mais on évite aussi un intermédiaire pour la vente de produits, tout simplement parce qu’ils ne sont pas importés. »

La somme de tous les achats

En bout de ligne, peu importe le choix de Nathalie, elle aurait à débourser moins de 2 $ pour compenser les émissions de GES provoquées par son achat, peu importe lequel.

« Le coût peut sembler peu élevé pour compenser l’empreinte carbone, mais c’est la somme de tous les achats qu’on peut effectuer dans une année qui est impressionnante, en bout de ligne », stipule M. Baillargeon-Nadeau.

Le scénario idéal, selon LCL Environnement, serait d’avoir acheté un cadeau fait au Québec tout près de chez soi, et d’aller se le procurer à pied ou à bord d’un véhicule électrique.

« Le bilan aurait été différent si elle avait effectué tous ses achats au DIX30, y compris son épicerie, parce que la combustion d’essence serait alors répartie sur tout ce qu’elle a acheté plutôt que pour ce seul objet », nuance M. Baillargeon Nadeau, une option que nous ne lui avions pas soumise dans notre exercice.

« Il s’agit d’un effet de masse, opine M. Comtois. Plus les gens achètent localement, moins il y aura de transport et moins de CO2 sera émis. De plus, les exigences environnementales pour les entreprises canadiennes sont supérieures à celles de la Chine. »

On estime que chaque Québécois émet, en moyenne, 10 tonnes de GES par année. Si on souhaite compenser pour ces émissions, il en coûterait 280 $ par personne annuellement.

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L'EMPREINTE ÉCOLOGIQUE ENCORE PEU CONSIDÉRÉE DANS LA DÉCISION D'ACHAT

L’empreinte écologique d’un article est rarement prise en compte au moment de faire un cadeau, et ce, dans le cas d’une majorité de consommateurs.

«L’être humain, au moment de consommer, n’est pas par définition raisonnable ou rationnel», relève Benoit Duguay, professeur titulaire à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

«Quand on prend un produit sur une tablette, on ne pense pas nécessairement à tout le chemin qu’il a parcouru avant d’y arriver, ajoute-t-il. Quand on songe au coût d’achat, on ne pense pas non plus au déplacement qu’on a fait et à l’essence qu’on a brûlée pour se rendre au magasin.»

Mathieu Comtois, président de Carboneutre Québec, estime lui aussi que peu de gens sont conscients de l’empreinte carbone de leurs achats, particulièrement lorsqu’ils achètent en ligne. Du travail est à faire pour sensibiliser et éduquer les consommateurs à soupeser l’impact environnemental de leurs achats, selon lui.

Benoit Duguay, professeur titulaire à l’ESG-UQAM

Ces préoccupations n’ont pas à être détaillées pour mener à un changement. «Il y a une responsabilité individuelle dans l’achat et les gens aiment savoir quand ils font de bons choix, souligne Caroline Boivin, professeure titulaire à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke et cofondatrice de l’Observatoire de la consommation responsable. Les consommateurs ne tiennent pas nécessairement à connaître le fin détail quand ils font un choix. Mais si on leur précise que leur achat est équitable ou écoresponsable, par exemple, ça peut suffire pour les influencer.»

«Parfois, il suffit de prendre conscience des impacts de nos choix pour vouloir changer nos habitudes. Prenons l’exemple de la viande rouge: c’est facile de remettre en question sa consommation de boeuf, par exemple, quand on sait tout ce qu’il faut pour produire un kilo de viande», poursuit-elle.

Le prix encore roi

L’empreinte écologique d’un achat peut être un facteur qui entre en ligne de compte dans la décision de consommer, au même titre que de vouloir soutenir un commerce local. Malgré tout, le prix viendra toujours peser lourd dans la balance.  Selon le plus récent Baromètre de la consommation responsable, effectué annuellement par l’observatoire du même nom, 73% des Québécois portent davatange attention au prix des produits depuis le début de la pandémie.

«Si la différence entre le produit local et son équivalent dans une grande surface d’une multinationale est de 10 à 15%, ça ne découragera peut-être pas le consommateur de se procurer le bien local, estime M. Duguay. Mais dans certains cas, la différence peut aller jusqu’au double du prix pour un produit similaire, ce qui est un frein pour certains consommateurs.»

Caroline Boivin est professeure titulaire à l’ESG de l’Université de Sherbrooke et cofondatrice de l’Observatoire sur la consommation responsable.

Si l’environnement est devenu une préoccupation incontournable en 2020, la réduction systématique de son empreinte écologique n’est pas à la portée de toutes les bourses, nuance le professeur titulaire. «Pour consommer de manière plus écologique, il faut généralement payer plus cher; ce n’est malheureusement pas tout le monde qui a les moyens d’être vertueux, quand on parle seulement du prix des produits. On doit aussi tenir en compte que la pandémie a mis beaucoup de gens au chômage. D’autres, même s’ils ont conservé leur emploi, ont vu leurs heures de travail diminuer ou ont essuyé des pertes financières.»

«C’est comme les véhicules électriques, poursuit-il. On a beau avoir une conscience environnementale, il n’en demeure pas moins que pour l’instant, ces véhicules coûtent beaucoup plus cher que des voitures à essence, et ça fait en sorte que ce ne sont pas tous les automobilistes qui ont les moyens de s’en payer une. Mais éventuellement, il va y en avoir de plus en plus et elles devraient être de plus en plus abordables.»

«Tout le monde a l’impression que ça coûte toujours plus cher de faire des achats écoresponsables, mais ce n’est pas vrai pour une majorité de produits», nuance Caroline Boivin, qui reconnaît toutefois que la nature écoresponsable d’un article ne sera pas le critère décisif d’un achat, en général. «En fait, les gens vont plutôt acheter un produit, et s’il est plus vert, c’est tant mieux, c’est un plus», illustre-t-elle.

Un changement qui commence par soi-même

Il n’en demeure pas moins que les consommateurs sont conscients que les changements doivent venir d’eux-mêmes pour avoir un impact à plus large échelle, à moyen et à long terme, révèle le Baromètre de la consommation responsable, où 84% des répondants à l’enquête sont de cet avis. «Même les gens les plus sensibles aux prix peuvent poser un geste responsable et prendre en compte l’impact environnemental de leur achat. En fait, selon nos données, ils sont même plus susceptibles d’avoir cette considération. Faire attention à son budget, c’est aussi faire des choix plus réfléchis, plus intelligents», relève Mme Boivin.

M. Comtois abonde en ce sens. «Il suffit de mieux chercher et de ne pas aller uniquement vers les grandes multinationales, propose-t-il. Parfois, les produits locaux sont moins chers parce que le vendeur n’a pas besoin de rémunérer un intermédiaire qui a été chercher le produit à l’étranger pour lui.»