Le Dr Alain Poirier  a pris les commandes de la direction de la santé publique de l’Estrie il y a près d’un an.
Le Dr Alain Poirier  a pris les commandes de la direction de la santé publique de l’Estrie il y a près d’un an.

Pour le Dr Alain Poirier, la médecine mène à tout [VIDÉO]

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
L'ÉTÉ DE NOS PERSONNALITÉS / L’été que nous vivons suit un printemps pas comme les autres. Toutes les sphères de la société ont été affectées par la pandémie et le confinement. Dans cette série baptisée « L’été de nos personnalités », les médias de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i) vont à la rencontre de personnalités de tous les domaines — politique, science, culture, vie communautaire… — afin de savoir comment se passe leur été. Des conversations libres que nous vous présentons chaque samedi.

Lundi, début d’après-midi sous la bruine. Le Dr Alain Poirier arrive pile à l’heure du rendez-vous et nous guide à travers les dédales du Complexe Saint-Vincent de Sherbrooke, où il a ses quartiers. On débouche dans une cour intérieure où s’étend un vaste préau, parfait pour une conversation sous le ciel incertain. 

« On peut enlever le masque, docteur? »

« À cette distance, dehors, aucun problème », m’assure-t-il, sourire en coin.

La grisaille et le sprint des derniers mois ne minent manifestement pas le moral de celui qui a pris les commandes de la Direction de la santé publique de l’Estrie il y a près d’un an. Le contrat qui le lie à l’institution devait au départ s’étaler sur 365 jours bien comptés. 

En décembre, les deux parties ont convenu de prolonger l’engagement pour un autre tour de calendrier. C’était juste avant que ne se dessine la tempête pandémique. Dans un angle mort. Là où on n’avait pas prévu qu’elle ferait son nid.

« C’est-à-dire que lorsqu’on pensait pandémie, c’est plutôt le spectre d’un virus grippal qu’on voyait. » 

Le danger a pris la forme d’un nouveau coronavirus qui a vite commandé le déploiement d’un plan d’urgence à l’échelle mondiale. On a beau être préparé au mieux, une affaire pareille amène son lot de surprises et d’inconnus avec lesquels il faut apprendre à jongler en accéléré. Et en temps réel.

« Je ne suis pas quelqu’un qui a auparavant beaucoup travaillé dans les éclosions de terrain. Mon domaine, c’est davantage la prévention et les habitudes de vie. Mais j’avais de l’expérience en gestion de crises. Ça, j’en ai connu plusieurs dans ma carrière. Je pense par exemple à l’incendie de BPC à Saint-Basile-le-Grand et, bien sûr, à la H1N1 », résume-t-il en insistant sur la force et l’efficacité des membres de son équipe au cœur de ces mois atypiques.

Celui qui a occupé la chaise de directeur national de santé publique pendant neuf ans (jusqu’en 2012), a aussi été sous-ministre adjoint à la santé publique au ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec. Autrement dit, il ne craint pas la houle. Dans son bureau, à l’époque, il avait épinglé une affichette de Che Guevara sur laquelle figuraient ces mots : « Soyons réalistes, exigeons l’impossible. » 

La citation était inspirante. « Et bon, le Che, ça faisait un peu gaugauche, c’était bien quand même, dans un cabinet ministériel. » Sourire en coin, encore, à l’évocation du souvenir. 

L’impossible à exiger, là, tout de suite, est assez facile à imaginer. « Un vaccin efficace contre la COVID-19 qui permettrait de revenir à la vie normale, ce serait assez merveilleux », dit celui qui a fait carrière dans le créneau de la santé publique un peu, beaucoup, à cause de l’Afrique.

« Enfin, je nomme l’Afrique, mais j’entends par là tous ces autres horizons où la médecine peut changer la donne », précise-t-il en racontant comment les choses se sont emboîtées dans son parcours. 

Doué en sciences, il a embrassé la médecine parce qu’elle menait à tout. 

« Dans ma famille, personne ne travaillait dans ce domaine, cet univers m’était étranger, mais je me disais qu’avec la médecine, je pouvais tout faire, parce que c’est un métier universel. L’enseignement, la recherche, la pratique médicale ailleurs dans le monde : tout était possible. Et puis je voulais aller en Afrique. C’est la possibilité d’œuvrer à l’international qui m’a mené à la santé publique. »

Un champ de spécialisation pas très glamour a priori, ni très populaire auprès de la relève médicale. 

« Dans la tête de bien des gens, ça reste un peu flou, la santé publique. Enfin, peut-être un peu moins maintenant, quand même, avec ces derniers mois. Pendant mes études, je voyais que l’OMS avait de grands projets dans différents pays en voie de développement. Ma conjointe, que j’ai rencontrée à cette l’époque, sur les bancs de la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke, avait les mêmes aspirations que moi. »

Le Dr Alain Poirier  a pris les commandes de la direction de la santé publique de l’Estrie il y a près d’un an.

La transmission comme un moteur

Les plans du couple ont un peu changé après l’arrivée des enfants, mais le Dr Poirier a quand même multiplié les allers-retours dans différents pays où les besoins en formation, prévention et consultation étaient grands. 

« Je repense à tout ça, et je me souviens que chaque fois que je revenais, j’avais l’impression d’avoir triché, parce que j’avais ce sentiment d’avoir appris davantage encore que ce que j’avais pu transmettre. »

Ici ou bien ailleurs, avant comme maintenant, en pandémie ou pas, la transmission a toujours été au cœur de son mandat et de ses préoccupations. C’est d’ailleurs avec cette idée de rejoindre le plus de gens possible, et avec la confiance de celui qui avait déjà pris son pied en faisant du théâtre au cégep, que le vulgarisateur né avait soumis sa candidature pour l’émission Comment ça va?

« Je venais de finir mes études et je savais qu’ils recherchaient des spécialistes. On était six ou sept à l’audition de groupe. Et, franchement, on était d’un ennui total! »

Le lendemain, il a rappelé les producteurs. 

« Je leur ai dit que j’étais convaincu qu’il n’allait prendre personne de notre groupe, ce qu’ils m’ont confirmé. J’ai demandé une audition en solo. J’ai improvisé pendant une minute. Ils m’ont engagé. »

Diffusé dans les années 1990, le rendez-vous télévisé qui l’a fait connaître du grand public a duré cinq ans. « C’était ce que j’appelle ma récréation. On tournait une journée par semaine. »  

Les souvenirs affluent, nombreux. Au fil de l’entretien, on parle de la grippe H5N7, de la légalisation de la profession de sage-femme (il siégeait au comité d’évaluation), de philosophie et de sociologie, d’Haïti et du Mali, de la création de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), au tournant des années 2000, de l’importance qu’a pour lui son noyau familial, d’une vision macro de la santé où tout est interrelié, du télétravail qui risque d’être là pour de bon, des voyages reportés et tutti quanti. Reste que le coronavirus finit toujours par s’inviter dans la conversation. Normal. Lorsque, comme lui, on baigne à cœur de jour et depuis des mois dans les impératifs qu’entraîne une pandémie mondiale, comment fait-on pour décrocher ne serait-ce qu’un peu? 

« Je lis beaucoup. Bon, les premiers mois, je parcourais essentiellement The Lancet et d’autres publications médicales, parce qu’il y avait énormément d’informations à intégrer. Là, ça se calme un peu. C’est ma femme qui est ma ‘‘pusher’’ de livres, mais j’ai aussi hérité de mes beaux-parents de toute la collection de La Pléiade. Ça fait un peu péteux de dire que je lis ça, vous pouvez l’écrire d’ailleurs, mais plonger dans les œuvres de Tolstoï ou de Dostoïevski, c’est tellement formidable! J’en ai pour 300 ans à parcourir tout ça. Sinon, je suis aussi très heureux que le hockey recommence enfin. Quand j’allume le téléviseur et que je regarde un match, j’oublie que la pandémie existe… jusqu’à ce que je remarque les gradins vides! » dit-il. Avec un sourire en coin, toujours. 

EN RAFALE

Un plan principal pour l’été?

Ma conjointe est médecin elle aussi et dans le contexte actuel, on nous a demandé de ne pas partir en vacances plus d’une semaine. On a pris une semaine de vacances en juillet, il y en aura une autre à la fin août. On profite de l’été au Québec en se faisant des petits séjours au bord d’un plan d’eau, où on peut faire du kayak, du canot, du vélo, ces trucs-là. On passe aussi un peu de temps avec nos deux petites-filles d’un an et demi et trois ans et demi. 

Un souvenir d’un été d’enfance?

Il est assez général, en fait. Quand j’étais enfant, dès le 24 juin et jusqu’au début du mois de septembre, on passait tout notre temps au chalet, sur le bord du lac Nicolet. Je n’avais de chandail, pas de souliers, pas de casquette, pas davantage de crème solaire. Les journées se passaient dehors à courir, nager, jouer. 

Un souhait pour l’automne? 

Je vais y aller avec un vœu facile à formuler, mais un peu plus difficile à réaliser : j’aimerais qu’on ait un vaccin pour le coronavirus afin que tous, on puisse reprendre une existence normale.