Le premier ministre Justin Trudeau s'adresse aux Canadiens à Ottawa, jeudi.

SNC-Lavalin: Wilson-Raybould n’était «pas ouverte», affirme Trudeau [VIDÉO]

OTTAWA — Justin Trudeau a décoché une flèche à l’endroit de son ex-ministre Jody Wilson-Raybould en lui reprochant jeudi une certaine fermeture dans sa gestion du dossier SNC-Lavalin, mais il a pris le blâme pour l’»érosion de confiance» qui a corrodé le lien entre elle et son bureau.

Le premier ministre a maintenu que jamais lui ou son entourage n’avaient pour autant exercé de «pressions inappropriées» sur elle. Il s’agissait plutôt de «conversations entre collègues» justifiées en raison des emplois en jeu, a-t-il plaidé, évoquant une «différence de perspective».

«Nous, on considérait que Mme Wilson-Raybould était toujours ouverte à considérer de nouveaux facteurs dans cette décision, et elle (...) considérait qu’à chaque fois qu’on lui en parlait, c’était inapproprié», a-t-il indiqué.

«Mais pour moi et pour mon équipe, continuer à parler d’un enjeu si important, ça fait partie de notre job», a argué Justin Trudeau.

Il a cependant affirmé qu’il serait «inapproprié pour (lui) de partager (son) opinion» sur l’attitude ou le travail de son ancienne ministre de la Justice et procureure générale dans ce dossier, car l’affaire est actuellement devant les tribunaux.

Celle qui est au coeur de la tempête qui sévit depuis un mois a révélé en comité la semaine dernière qu’elle avait pris sa décision finale le 16 septembre, soit quelques jours après que la directrice des poursuites pénales eut décidé de ne pas donner suite à un accord de réparation, le 4 septembre.

La sous-ministre de la Justice et procureure générale, Nathalie Drouin, a pour sa part déclaré mercredi que sa patronne de l’époque l’avait prévenue le 19 septembre qu’elle ne voulait plus en discuter, et qu’ensuite, à la fin octobre, elle avait bloqué la transmission d’un projet d’avis juridique au bureau du Conseil privé.

Selon Geneviève Tellier, professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, le premier ministre n’avait d’autre choix que d’écorcher - même légèrement - son ex-ministre.

«S’il ne reproche rien à Mme Wilson-Raybould, c’est à lui qu’on va reprocher quelque chose, alors il n’avait pas vraiment le choix de lancer ça», a-t-elle fait remarquer en entrevue à La Presse canadienne.

Mme Wilson-Raybould, qui est redevenue simple députée de Vancouver-Granville le 12 février dernier, n’a pas voulu commenter, jeudi, pas plus que SNC-Lavalin.

Confiance érodée

Le chef libéral a convenu qu’il aurait dû savoir qu’une rupture de confiance était survenue l’automne dernier entre son bureau - en particulier son ancien secrétaire principal Gerald Butts - et l’ancienne ministre.

«Je n’étais pas au courant de cette érosion de confiance. (...) J’aurais dû l’être», a-t-il lâché.

Il a également reconnu qu’il aurait aussi dû être au courant que sa ministre vivait des insatisfactions - et qu’il aurait aimé en être informé.

«Mme Wilson-Raybould n’est pas venue me voir. Et j’aurais aimé qu’elle le fasse», a laissé tomber le premier ministre.

«L’un des éléments centraux de mon leadership est de cultiver un environnement dans lequel mes ministres, le caucus et les employés sont à l’aise de venir me voir quand ils ont des préoccupations. En fait, je m’attends à ce qu’ils le fassent», a-t-il fait valoir.

Cette affirmation a été remise en question par la députée libérale Celina Caesar-Chavannes. «Je suis venue à vous récemment. Deux fois. Vous souvenez-vous de vos réactions?», a-t-elle écrit sur Twitter.

Au bureau de l’élue, qui ne se représente pas en 2019, on a décliné la demande d’entrevue de La Presse canadienne - comme on le fait depuis que Mme Caesar-Chavannes a commencé à signaler qu’elle était dans le camp Wilson-Raybould.

«Nous ne commentons pas les rencontres privées entre les députés et le premier ministre», a réagi dans un courriel Matt Pascuzzo, attaché de presse de Justin Trudeau.

Cohésion du caucus

L’unité au sein du conseil des ministres et du caucus est précisément l’un des éléments que tente de préserver le premier ministre dans la foulée de cette controverse.

L’affaire SNC-Lavalin a provoqué la démission de trois joueurs de premier plan de l’équipe Trudeau: la ministre Jody Wilson-Raybould (le 12 février), son ancien secrétaire principal Gerald Butts (18 février) et la ministre Jane Philpott (4 mars) ont tous jeté l’éponge.

Les deux ministres sont cependant toujours membres du caucus libéral. Et elles y conserveront leur chaise tant et aussi longtemps qu’elles le souhaiteront, selon ce qu’a laissé entendre jeudi le premier ministre.

«Mme Wilson-Raybould et la docteure Philpott ont toutes deux indiqué qu’elles désiraient continuer d’être membres du caucus libéral, ce qui veut dire qu’elles croient encore fondamentalement dans notre agenda», a-t-il offert.

«Semaines difficiles»

Le premier ministre n’est pas allé jusqu’à présenter des excuses, mais il a admis que certaines erreurs avaient été commises: «Les dernières semaines ont été difficiles. (...) Évidemment, je réfléchis aux leçons que nous en tirons», a-t-il déclaré.

Parmi les réflexions qui s’imposent figure celle de réfléchir au double rôle de ministre de la Justice et de procureure générale au sein du gouvernement.

Des «avis d’experts externes» seront sollicités sur cette question ainsi que sur «les politiques et pratiques opérationnelles du conseil des ministres, de la fonction publique et du personnel politique sur des questions juridiques», a noté Justin Trudeau.

Il a par ailleurs aussi confirmé qu’il avait soulevé le dossier de l’entreprise montréalaise lors d’une rencontre avec l’ex-ministre le 17 septembre dernier, et qu’à cette même occasion, il avait effectivement mentionné qu’il était un député québécois.

Mais «ce commentaire n’était pas de nature partisane», a assuré Justin Trudeau au lutrin de l’amphithéâtre national de la presse.

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Efficace?

Le premier ministre du Canada s’exprimait un mois jour pour jour après que l’affaire SNC-Lavalin a éclaté, avec la parution d’un article du Globe and Mail.

En offrant sa version des faits, jeudi, Justin Trudeau est venu corroborer plusieurs des éléments mis de l’avant la veille par son bras droit Gerald Butts devant le comité parlementaire de la justice et des droits de la personne.

Est-il parvenu à renverser la vapeur? «Le Parti libéral, oui, est en meilleure position qu’il l’était il y a deux ou trois jours. Je pense qu’on a stoppé l’hémorragie s’il y avait hémorragie», a suggéré la professeure Tellier.

«Je ne suis pas convaincue que c’est vraiment M. Trudeau qui, seul, a réussi ça. Je pense qu’il doit une fière chandelle à M. Butts, dont le témoignage a été extrêmement efficace», a-t-elle cependant nuancé.

L’opposition insatisfaite

Les dirigeants des deux principaux partis d’opposition à la Chambre des communes n’ont pas été impressionnés par la prise de parole de Justin Trudeau.

«Il y a une chose que Justin Trudeau ne comprend pas: la vérité ne peut pas être vue de différentes façons. Il y a une différence entre le bien et le mal. Et les vrais leaders savent la reconnaître», a réagi du côté de Toronto le chef conservateur Andrew Scheer.

Il a de nouveau réclamé la démission du premier ministre, jeudi, «parce que le Justin Trudeau qu’on a vu aujourd’hui est le vrai Justin Trudeau, un premier ministre qui ne peut gérer son propre bureau, encore moins les enjeux d’une grande nation».

Le leader néo-démocrate Jagmeet Singh a regretté que la déclaration de jeudi matin ne soit pas allée au fond des choses, et il a déploré que le premier ministre ne se soit pas excusé «de son comportement» auprès de Jody Wilson-Raybould.

«Il ne s’est pas excusé pour la pression qu’il a (mise). Il me semble, et il semble aux Canadiens, que ce gouvernement travaille pour les intérêts des plus riches et des élites», a offert le chef, qui était aussi à Toronto.

Quant au député bloquiste Gabriel Ste-Marie, il a laissé tomber que «Justin Trudeau, finalement, ce qu’il dit, c’est qu’il n’était au courant d’à peu près rien».

Il a de nouveau insisté sur l’importance des milliers d’emplois chez SNC-Lavalin, dont le siège social est situé à Montréal. Environ 3400 des employés de la firme sont au Québec sur un total de quelque 9000 à travers le Canada.

Les membres conservateurs et néo-démocrates du comité permanent de la justice et des droits de la personne ont réclamé jeudi la tenue d’une réunion d’urgence dans l’objectif de réclamer à nouveau que l’on invite Jody Wilson-Raybould à y témoigner pour une seconde fois.

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TRUDEAU N'EST PAS LE PREMIER MINISTRE DU QUÉBEC, DIT LE PREMIER MINISTRE MOE

Les premiers ministres des provinces de l’Ouest estiment que l’affaire SNC-Lavalin distrait le premier ministre Justin Trudeau à un moment où il devrait se concentrer sur les emplois dans leur région.

Le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, a critiqué les commentaires de M. Trudeau au sujet des 9000 emplois liés à la firme québécoise de génie.

«Je tiens à rappeler au premier ministre qu’il n’est pas le premier ministre du Québec, a-t-il soutenu jeudi. Il est le premier ministre de tous les Canadiens.»

M. Moe a ajouté que des milliers d’emplois ont été perdus dans le secteur de l’énergie alors que le gouvernement fédéral défend bec et ongles une taxe sur les émissions de carbone et un projet de loi modifiant le processus des évaluations environnementales des grands projets d’infrastructure.

Il a aussi reproché à M. Trudeau d’avoir impliqué l’ambassadeur du Canada aux États-Unis, David MacNaughton, dans la controverse entourant SNC-Lavalin, au lieu de lui demander de convaincre les Américains d’abolir les tarifs douaniers sur l’aluminium et l’acier canadiens.

De son côté, la première ministre néo-démocrate de l’Alberta, Rachel Notley, a estimé que les problèmes d’acheminement du pétrole vers les marchés étrangers avaient davantage nui aux emplois que les déboires judiciaires de SNC-Lavalin.

«Nous avons besoin que notre gouvernement fédéral se concentre sur une perspective globale et, s’il le fait, il va s’apercevoir que les Albertains ont besoin de son attention», a-t-elle plaidé jeudi.

Mme Notley avait publié plus tôt cette semaine une déclaration sur le blocage par la Chine d’importations de canola canadien, affirmant que M. Trudeau devait se remettre au travail pour défendre les emplois et les agriculteurs de sa province. Elle a laissé entendre que le gouvernement fédéral, empêtré dans la controverse, était actuellement trop occupé à se regarder le nombril.

L’argumentaire de M. Trudeau concernant le sauvetage des emplois de SNC-Lavalin lui a aliéné encore plus les premiers ministres de l’Ouest canadien, soutient un politologue.

Cette posture «justifie les accusations voulant que le gouvernement ait une politique deux poids deux mesures, a estimé Julian Castro-Rea, de l’Université de l’Alberta à Edmonton. Certains emplois semblent être plus importants à ses yeux que ceux qui ont été perdus ici.»