La présidente de Médecins sans frontières affirme que la crise des migrants sera «une tache morale» sur la collectivité mondiale parce qu'il n'y a pas d'excuse puisque le monde entier est informé de ce qui se passe sur le terrain.

Migrants: Johanne Liu croit que le Canada devra se mouiller au G7

La présidente de Médecins sans frontières (MSF), Johanne Liu, estime que le Canada devra profiter de la prochaine réunion du G7, à La Malbaie, pour donner le ton et aborder franchement la crise des quelque 60 millions de gens en déplacement forcé sur la planète.

«Le Canada doit se mouiller», a-t-elle affirmé, lundi, en rencontre de presse après avoir averti un auditoire réuni par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) que l’inaction n’est pas une option face à la crise des migrants.

«Aujourd’hui, ne pas parler de la crise du déplacement forcé mondial (à la réunion du G7), c’est de ne pas parler de l’éléphant dans la salle», a-t-elle martelé sur un ton ferme, mais posé, en point de presse.

La pédiatre urgentologue originaire de Québec a dénoncé devant les convives du CORIM les politiques de l’Union européenne, qui finance des pays comme la Libye et la Turquie pour bloquer les migrants, les empêcher de se rendre en Europe et les entasser dans des centres de détention aux conditions inhumaines.

«Une tache morale»

Les politiques européennes ont même mené MSF à refuser près d’une centaine de millions $ d’aide de l’Union européenne depuis deux ans pour protester contre cette politique qui, selon la docteure Liu, ne fait qu’aggraver la crise et empirer le sort des personnes qui fuient leurs pays.

«C’était un geste de contestation que de dire : on ne peut pas prendre de l’argent de l’Union européenne en sachant que vous faites des politiques de découragement et restrictives par rapport à l’accueil des migrants et des réfugiés en Europe», a-t-elle expliqué, insistant sur la symbolique du geste : «Si vous ne voulez pas avoir des gens qui arrivent chez vous, sachez que l’argent public sert à ça aujourd’hui».

Johanne Liu affirme que cette crise sera «une tache morale» sur la collectivité mondiale parce qu’il n’y a pas d’excuse pour agir de la sorte.

«Vous ne pouvez pas faire semblant que vous ne le savez pas», a-t-elle dit.

Horreurs libyennes et syriennes

Elle-même affirme que ses visites dans les centres de détention de Libye vont «me hanter probablement encore longtemps», là où les gens sont entassés par centaines dans des espaces exigus, sans équipements sanitaires adéquats et dans des conditions où ils sont privés de leurs droits.

«Il ne faudrait pas renvoyer les gens en Libye, il faudrait les sortir de Libye», un pays où l’on «crée de la souffrance humaine à un niveau industriel», a-t-elle dit.


« Quand on déshumanise (la crise)... On dit toujours que l'histoire d'une personne, c'est un drame; l'histoire de plusieurs personnes c'est une statistique »
La présidente de Médecins sans frontières, Johanne Liu

Quant à la Syrie, où elle s’est également rendue, elle a dit avoir «été foudroyée par la violence et l’irresponsabilité de la coalition» qui a bombardé et miné certaines villes dans ce pays, notamment Raqqa, pour en déloger l’État islamique sans ensuite aller sécuriser ces villes où se trouvent encore des mines de la coalition, mais aussi et surtout des pièges explosifs laissés par les djihadistes.

«C’est tellement vicieux, c’est hallucinant et tu te demandes : comment peut-on penser à faire ce genre d’affaire-là?» laisse-t-elle tomber, ajoutant l’insupportable réalité que MSF a traité plus de personnes qui ont été victimes d’explosifs après la reprise de Raqqa que durant les combats pour la prise de la ville.

«Ère de sécurité des frontières»

Johanne Liu se dit consciente du fait que la question de l’accueil de réfugiés crée un clivage dans les sociétés occidentales et se désole de constater qu’après une «ère de la raison humanitaire» au 20e siècle, le 21e siècle ait cédé le pas à une «ère de sécurité des frontières».

Il est donc essentiel, selon la docteure Liu, d’humaniser la crise, de faire comprendre à la société civile que les politiques restrictives face aux migrants ne font qu’aggraver le problème et que «l’inaction tue» parce qu’en bout de ligne, «60 millions de personnes ne vont pas s’évanouir dans la nature».

«Quand on déshumanise (la crise)... On dit toujours que l’histoire d’une personne, c’est un drame; l’histoire de plusieurs personnes c’est une statistique», dit-elle.