Jody Wilson-Raybould, qui demeure députée, signale qu’elle a retenu les services de Thomas Cromwell, juge à la retraite de la Cour suprême du Canada, afin de déterminer quels enjeux elle peut «légalement discuter dans cette affaire».

Jody Wilson-Raybould démissionne du cabinet Trudeau

OTTAWA — Coup de tonnerre dans le paysage politique fédéral : la ministre des Anciens Combattants, Jody Wilson-Raybould, démissionne du cabinet de Justin Trudeau.

«C’est le cœur lourd que je vous écris aujourd’hui pour remettre ma démission en tant que ministre des Anciens Combattants et ministre associée à la Défense nationale», peut-on lire dans une lettre publiée sur son site Internet de députée.

Sans mentionner explicitement le dossier SNC-Lavalin dans sa missive adressée à Justin Trudeau, elle se dit «consciente que plusieurs Canadiens souhaitent que je discute d’enjeux qui ont été dans les médias au courant de la dernière semaine».

Et Jody Wilson-Raybould, qui demeure députée, signale qu’elle a retenu les services de nul autre que Thomas Cromwell, juge à la retraite de la Cour suprême du Canada, afin de déterminer quels enjeux elle peut «légalement discuter dans cette affaire».

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Le premier ministre Justin Trudeau a déclaré être «surpris» et «déçu» de la démission fracassante de la ministre des Anciens Combattants, Jody Wilson-Raybould, du cabinet.

M. Trudeau a affirmé mardi que cette décision n’était pas en phase avec les conversations des derniers jours qu’il a eues avec l’ancienne ministre.

C’est le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, qui assume dès maintenant les responsabilités de ministre des Anciens Combattants par intérim, a-t-on indiqué.

La démission de l’ex-ministre de la Justice et procureure générale survient moins d’une semaine après que le Globe and Mail eut écrit que le bureau de Justin Trudeau aurait exercé des pressions sur elle dans le dossier SNC-Lavalin.

Selon le quotidien, la garde rapprochée du premier ministre aurait tenté de la convaincre d’intervenir afin d’éviter à la firme québécoise un procès pour fraude et corruption, en lien avec ses activités en Libye.

Le premier ministre Trudeau a démenti ces «allégations», qu’il a qualifiées de «fausses».

Alors qu’il se trouvait en Colombie-Britannique, lundi, il a suggéré que si la ministre avait senti qu’on lui avait donné des directives dans son rôle de procureure générale, elle aurait démissionné du conseil des ministres.

«Dans notre système de gouvernement, le fait qu’elle soit toujours membre du cabinet devrait parler de lui-même», a-t-il argué en marge d’une annonce où Jody Wilson-Raybould, qui est députée de Vancouver, brillait par son absence.

Le professeur de droit à l’Université d’Ottawa Craig Forcese a publié samedi sur son blogue un texte où il explique qu’en vertu de la doctrine Shawcross, si l’exécutif donne des directives au procureur général dans un dossier pénal, cette personne devrait refuser et démissionner.

L’article paru jeudi dernier dans le Globe and Mail ne fait pas état de directives, mais plutôt de «pressions». La ministre n’a pas commenté ces informations, ni les a-t-elle niées. Mais avec sa démission, elle vient d’alimenter encore davantage les soupçons.

«Chaos»

Et aux yeux de l’opposition, ce rebondissement prouve qu’il y a anguille sous roche.

«Aujourd’hui, c’est clair que les manquements à l’éthique de Justin Trudeau et sa gestion de ce dernier scandale ont plongé le gouvernement dans le chaos», a réagi mardi le chef de l’opposition officielle, Andrew Scheer.

«Si cela n’était pas évident auparavant, la démission de Mme Wilson-Raybould indique très clairement que Justin Trudeau tente de cacher la vérité dans l’affaire SNC-Lavalin», a-t-il ajouté en point de presse à Fredericton, au Nouveau-Brunswick.


« [Je suis] consciente que plusieurs Canadiens souhaitent que je discute d’enjeux qui ont été dans les médias au courant de la dernière semaine »
Jody Wilson-Raybould, dans sa lettre publiée sur son site Internet de députée

Selon le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, le fait que la ministre ait quitté le cabinet témoigne «de l’ampleur de la crise qui secoue le gouvernement Trudeau» et de l’«ampleur des maladresses» de son bureau.

Au Nouveau Parti démocratique (NPD), le chef Jagmeet Singh a déclaré qu’il avait été «consterné d’entendre récemment que la pression du premier ministre Justin Trudeau et de son bureau [...] aurait pu mener à son congédiement du poste de procureure générale».

Enquête éthique

La démission de Jody Wilson-Raybould survient quelques heures après que le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Mario Dion, eut annoncé l’ouverture d’une enquête sur les allégations d’ingérence politique.

Le premier ministre a soutenu lundi qu’il voyait «de façon très positive» le déclenchement de cette investigation.

L’opposition veut aussi, parallèlement à cela, faire comparaître des conseillers de Justin Trudeau devant le comité permanent de la justice et des droits de la personne.

Une motion visant à les convoquer à la table du comité sera discutée mercredi dans le cadre d’une rencontre d’urgence qui se tiendra à Ottawa.

Congédiement suspect

L’opposition voit un lien entre le présumé refus de Mme Wilson-Raybould d’intervenir et son congédiement — elle a été mutée aux Anciens Combattants en janvier dernier.

La rétrogradation annoncée lors d’un remaniement ministériel avait causé la surprise. Et le jour où elle a été annoncée, la ministre a publié sur son site Internet une déclaration pour défendre son bilan, ce qui constitue une démarche inhabituelle.

«Le rôle du procureur général du Canada vient avec des responsabilités uniques en matière de respect de la primauté du droit. [...] C’est un pilier de notre démocratie que notre système de justice doit être à l’abri de toute perception d’ingérence politique [...]», soulignait-elle.

«Il a donc toujours été clair pour moi que le procureur général du Canada doit [...] toujours être prêt à dire la vérité aux personnes en position de pouvoir», avait aussi fait valoir Mme Wilson-Raybould dans cette entrée.

La firme SNC-Lavalin est accusée de fraude et de corruption par la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Selon la police fédérale, elle aurait notamment versé 47,7 millions $ entre 2001 et 2011 à des titulaires de charges publiques en Libye dans le but de les influencer.

Les accusations ont été déposées en 2015, et la société québécoise s’est ensuite mise à faire du lobbying auprès d’Ottawa afin que le gouvernement fédéral se dote d’un régime d’accords de poursuite suspendue, ce qui fut fait.

Ce mécanisme permet de suspendre des poursuites pénales contre des entreprises. En échange, celles-ci admettent les faits, puis acceptent de payer une pénalité financière salée et de coopérer avec les autorités.