Marie-Ève Martel
La parenté était descendue de Saint-Valérien et de Roxton Pond en carriole pour le réveillon.
La parenté était descendue de Saint-Valérien et de Roxton Pond en carriole pour le réveillon.

Pépère n’en croyait pas ses yeux

Ça avait été un sapristi de beau Noël.

La parenté était descendue de Saint-Valérien et de Roxton Pond en carriole pour le réveillon. Les plus éloignés, qui étaient partis vivre dans la grand ville, à Montréal, avaient eux aussi fait le chemin, pour la première fois depuis bien longtemps.

Ça faisait des lustres que Paluche, Bourdon, Nenette, Junior et Doudoune n’avaient pas vu leurs cousins, qu’ils attendaient impatiemment accolés sur la fenêtre froide qui dégivrait par la buée émanant de leurs petites bouches souriantes.

À peine la visite avait-elle franchi le seuil de la porte que les plus jeunes, ivres de ces retrouvailles tant espérées, se sont rués à l’étage pour incarner les héros d’une aventure dont seule leur débordante imagination connaissait le secret.

La plus vieille de l’oncle André allait encore à la p’tite école la dernière fois que Pépère l’avait vue ; ce printemps, sa nièce mettrait au monde son troisième enfant, le premier à naître dans le nouveau siècle qui promettait la modernité et la postérité.

Toute la famille s’était réunie chez Pépère, le patriarche. Les plus jeunes s’étaient livrés à une bataille de balles de neige sur la terre pendant que les filles aidaient Marguerite avec la préparation du repas.

Pour la grande occasion, on avait sacrifié le cochon le plus gras de la ferme ; on avait mis des pommes de terre et d’autres légumes racines à bouillir et toute la maisonnée embaumait le bonheur, la bonne chère et l’abondance.

On s’était entassés dans la carriole et dans le traîneau pour se rendre au village célébrer la messe de minuit.

Les femmes avaient revêtu leurs plus beaux atours, coiffées de chapeaux aussi chics que chauds.

Les hommes avaient la barbe bien taillée et les fillettes, la chevelure bien tressée pour aller à l’église rendre gloire à Dieu et à la naissance de son fils sur la Terre.

Nenette, huit ans, avait été choisie pour incarner la Vierge Marie dans la crèche vivante. La fillette timide s’était caché le visage dans ses longs cheveux recouverts d’un voile et prononçait de manière inaudible ses quelques lignes.

Sa manière nonchalante et maladroite de manipuler « l’enfant Jésus » telle la vulgaire poupée de chiffon qu’était réellement l’objet avait suscité des éclats de rire résonnant avec écho sous les plafonds élevés de l’église.

Tout le monde avait ensuite fait sa communion avant de reprendre le chemin des chaumières pour le réveillon, alors qu’une neige fine s’évadait du ciel pour caresser la terre, tout doucement, à peine éclairée par la lueur des réverbères.

La table mise, le festin partagé entre les convives, qui n’ont jamais manqué d’histoires et d’anecdotes à se raconter, la soirée remplit les estomacs et les coeurs de joie, si bien qu’après avoir dansé à en perdre la notion du temps, toute la famille prit le chemin des couchettes bien tard dans la nuit.

Oui, ça avait été un sapristi de beau Noël, songea Pépère avant de sombrer dans le sommeil du juste.

27 décembre

Depuis très tôt ce matin-là, Pépère s’affairait à bucher du bois pour alimenter le poêle qui tiendrait tout ce beau monde-là au chaud jusqu’à leur retour à la maison, prévu le deuxième jour de l’an.

Comme Bourdon était fiévreux, ce matin-là, il comptait sur Paluche et Junior pour lui donner un coup de main ; si le cadet suivait les instructions de son père à la lettre et tentait tant bien que mal d’empiler les bûches les unes sur les autres, l’aîné de la fratrie à la stature fluette se traînait les pieds en maugréant.

Poète dans l’âme, l’adolescent n’avait jamais pris goût aux travaux manuels qui ont pourtant permis à Pépère de bien gagner sa vie et de sustenter sa femme et cinq enfants. Mon gars ne fera jamais un bon menuisier, s’est-il désolé, souvent.

Il risque bien plus de finir curé, pensait le jeune quinquagénaire, qui n’osait pas admettre que le départ de son aîné au pensionnat, l’an prochain, l’effrayait bien plus qu’il n’inquiétait le jeune homme en devenir.

Se relevant pour souffler un peu après avoir haché plusieurs billots de bois, Pépère passa sa main gantée sur son front pour éponger les quelques gouttes de sueur qui démontraient son effort même par temps froid.

Son regard se posa à l’horizon, là où disparaissait le chemin qui lui permettait d’aller dans la grand ville pour y faire des courses. Il y vit un traîneau s’avancer au loin, se dirigeant vers le coeur du village.

Voyant l’attention de son père monopolisée, Junior cessa de charger des bûches et leva lui aussi les yeux, imité par Paluche qui prit appui sur un arbre dégarni.

Sans savoir pourquoi, Pépère eut un drôle de pressentiment. Il continua de fixer la procession qui s’approchait tranquillement vers lui.

Leur arrivée n’augurait rien de bon.

À suivre.