Bruno Paré, coordonnateur du Centre de main-d’oeuvre OPEX, qui a des bureaux à Granby et Cowansville

Pénurie de main-d'oeuvre: voir au-delà du casier judiciaire

Après plus de quatre ans sans emploi, Alain Gazaille a retrouvé la tranquillité d’esprit il y a quelques mois, quand il a été embauché par le Groupe Maska en début d’année. Rares sont les employeurs qui ont voulu lui laisser sa chance en apprenant qu’il avait un dossier criminel.

L’actuelle pénurie de main-d’oeuvre qui perdure dans la région n’a pas que des désavantages. Elle peut constituer, pour certains candidats, l’occasion d’entrer sur le marché du travail ou d’améliorer leur sort. Certains organismes de la région les soutenant ont sauté sur l’occasion afin de transformer l’adversité en opportunité.

La vie de l’homme a changé du tout au tout il y a environ cinq ans, lorsqu’il a été accusé et reconnu coupable d’avoir rudoyé son ancien propriétaire. Les semaines, les mois et les années qui ont suivi ont été durs pour celui qui a été à la tête de sa propre entreprise pendant une trentaine d’années.

«Je ne pouvais pas me trouver d’ouvrage», note celui qui parle d’une «gaffe» ou d’une «petite bêtise» en faisant référence à son délit, pour lequel il dit avoir été puni trop sévèrement. «Je n’ai jamais caché que j’avais un dossier criminel, de toute façon n’importe qui peut voir que j’en ai un. Mais dès que je le disais, ils [les employeurs] fermaient la porte. Tu frappes un mur.»

«Il n’y a pas moyen de se faire engager à cause du dossier. Dès que les gens savent que tu as un antécédent, ils ne regardent pas tes compétences», déplore le Granbyen, qui a finalement vu la lumière au bout du tunnel grâce au Centre de main-d’oeuvre OPEX de Granby.

«J’ai eu un très bon accueil, se souvient-il. Les gens là-bas m’ont écouté, ils ont pris le temps. Ils ont fait beaucoup de démarches pour me trouver un emploi.»

Certes, M. Gazaille n’a plus le rythme de vie qu’il avait auparavant. Mais au moins, il a un emploi et gagne sa vie, lui qui était trop fier pour vivre de l’aide sociale. «Quand j’avais mon entreprise, j’ai souvent donné une chance à des gens dans la misère, dit-il. Mais quand moi j’ai eu besoin de cette chance, les gens n’étaient pas là pour moi.»

Réhabilitation sociale

C’est pour aider davantage de personnes comme M. Gazaille que le Comité consultatif pour clientèle judiciarisée adulte (CCCJA) a lancé à la mi-octobre, dans le cadre de la Semaine pour la réhabilitation sociale, une campagne de sensibilisation pour encourager l’embauche de candidats ayant des antécédents judiciaires. Par cela, on entend que ces individus ont eu des démêlés avec la justice, c’est-à-dire qu’ils sont passés en cour et ont reçu une sentence, sans avoir nécessairement fait de détention.

«Les personnes judiciarisées constituent un bon bassin de travailleurs, surtout en contexte de pénurie de main-d’oeuvre. Il faut regarder les compétences avant le casier judiciaire, car les gens évoluent tout au long de leur parcours de vie », estime Yan Chantrel, coordonnateur du CCCJA à l’échelle nationale.

«Ce qu’on souhaite, c’est que les employeurs mettent le passé d’une personne de côté pour voir à qui ils ont affaire, maintenant, devant eux. Plusieurs personnes qui ont un dossier criminel sont rentrées dans le droit chemin et vivent une vie tranquille. Pour plusieurs, il peut s’agir d’un épisode isolé de leur vie où ils ont fait un mauvais choix et dont ils subissent les conséquences», renchérit Bruno Paré, coordonnateur régional du Centre de main-d’oeuvre OPEX, qui a des bureaux à Granby et Cowansville et qui aide annuellement 170 à 200 personnes judiciarisées à dénicher un emploi.

Car la campagne, qui se déclinera par des publicités ciblées sur les réseaux sociaux, puis par des rencontres avec des employeurs, vise aussi à briser les stéréotypes qui entourent les personnes judiciarisées et qui les empêchent d’accéder à un emploi.

«Ce n’est pas une clientèle attirante pour les employeurs, reconnaît M. Paré. Quand on parle de personnes judiciarisées, plusieurs s’imaginent un criminel endurci, alors que bien souvent, pour la majorité des gens, ce n’est pas cette facette qui ressort; ça ne se devine pas toujours au premier coup d’oeil. On connaît tous une personne, ou presque, qui a déjà vécu une situation de judiciarisation et les impacts que ça a sur tout le reste de sa vie. Ça peut être un frère, une soeur, un cousin, un voisin, ou nous-mêmes. Il faut être capable de voir à travers les chiffres.»

Les chiffres, ce sont d’abord qu’environ 14% des Canadiens ont des antécédents judiciaires et que 65% d’entre eux n’ont pas été en prison. Seulement au Québec, cela signifie que 950 000 sont judiciarisées, précise-t-on.

«C’est beaucoup de main-d’oeuvre compétente qui pourrait apporter quelque chose à un employeur, mentionne M. Paré. Autrement, c’est comme si on mettait d’emblée 14% de la population à l’écart.»

D’ailleurs, rappelle-t-on, l’article 18.2 de la Charte des droits et libertés de la personne indique qu’il est illégal de refuser d’embaucher une personne «du seul fait qu’elle a été déclarée coupable d’une infraction pénale ou criminelle, si cette infraction n’a aucun lien avec l’emploi ou si cette personne en a obtenu le pardon».

«Il faut rappeler aux employeurs de considérer ces candidats pour qui ils sont et de ne pas les discriminer», indique M. Chantrel.

Craintes

Il est normal que des employeurs aient certaines craintes à l’idée d’embaucher une personne avec un casier judiciaire, reconnaissent MM. Chantrel et Paré. «Surtout quand la personne a un passé de vol ou de fraude, complète ce dernier. Mais les facteurs de risque doivent être évalués et souvent, il y a une part d’incompréhension dans l’équation.»

C’est d’ailleurs le rôle du CCCJA et du centre OPEX de s’assurer que le placement d’un candidat se fera dans un milieu qui lui conviendra et dans lequel il pourra apporter quelque chose à son employeur. «C’est sûr que certains domaines sont plus difficiles d’accès en raison des contraintes légales qu’imposent des professions en particulier», poursuit le coordonnateur.

Heureusement, beaucoup d’employeurs choisissent de faire confiance à des candidats. Ce seraient surtout les entreprises industrielles ou manufacturières de même que celles dans le secteur de la restauration et de la construction qui recrutent le plus de personnes judiciarisées.

«Les entreprises sont obligées de s’adapter, d’offrir une meilleure conciliation travail-famille, par exemple, illustre M. Chantrel. Avec leurs besoins en main-d’oeuvre, elles devront aussi s’ouvrir à d’autres types de candidats. N’oublions pas que pas d’emploi, il est difficile d’avoir des revenus. Mais quelqu’un qui a un revenu stable et satisfaisant sera moins tenté d’aller ou de retourner dans la criminalité.»