Jacques Blanchard a tenté sans succès depuis plusieurs semaines d’inscrire ses armes d’épaule sur le site Internet du Service d’immatriculation des armes à feu du Québec. Il s’est donc finalement résolu à envoyer sa demande par la poste, jeudi matin.

Pas simple d'immatriculer son arme à feu en ligne, selon Jacques Blanchard

Jacques Blanchard chasse depuis plus de 40 ans et comme tout propriétaire d’armes d’épaule, il doit s’enregistrer sur le site Internet du Service d’immatriculation des armes à feu du Québec d’ici le 29 janvier. Faute de quoi il sera passible d’une amende de plus de 500$. Malheureusement, ses multiples tentatives d’enregistrement en ligne ont été infructueuses.

Il s’est donc finalement résolu à envoyer sa demande par la poste, jeudi matin. « Enregistrez-vous en un clic, mon oeil ! », lance le sexagénaire résidant à Sainte-Anne-de-la-Rochelle. En effet, quand M. Blanchard a tenté d’entrer son numéro de permis de possession et d’acquisition d’armes (PPA) dans le nouveau système, celui-ci l’a stoppé net.

Il a ensuite appelé au numéro de téléphone indiqué sur le site, mais les différents agents auxquels il a parlé l’ont renvoyé au site Internet, lui disant que toutes les étapes y étaient bien expliquées. Aucun d’entre eux ne lui a proposé de l’aider lors des différentes étapes de son enregistrement en ligne. « Ça m’a donné du trouble en ta... », réagit-il au bout du fil.

« C’est très rare que des gens se disent insatisfaits et que les gens aient de la difficulté à s’immatriculer », indique pour sa part Patrick Harvey, porte-parole pour le ministère de la Sécurité publique, ajoutant qu’en général, les personnes trouvent que le système est simple et rapide.

18 jours

Il ne reste que 18 jours aux propriétaires d’armes à feu à utilisation non restreinte — ou armes d’épaule — pour les enregistrer sur le site Internet du registre québécois des armes à feu.

En date du 9 janvier, 308 589 armes à feu sans restriction étaient immatriculées, selon le ministère de la Sécurité publique.

Si M. Blanchard s’est acquitté de sa tâche jeudi matin — « C’est un paquet de troubles si tu enregistres pas tes armes », dit-il —, de nombreux propriétaires ne l’ont pas encore fait. En effet, le gouvernement québécois estime à 1,6 million le nombre de ces armes. Au Québec, il y avait 490 785 détenteurs de PPA au Québec, à la fin 2017, selon la Gendarmerie royale du Canada.

Le gouvernement a donné jusqu’au 29 janvier 2019 aux propriétaires de telles armes pour qu’ils les enregistrent. Dans le cas contraire, ils risquent d’écoper d’une amende pouvant aller jusqu’à 5000 $.

Pas convaincu

M. Blanchard n’est pas du tout convaincu de la nécessité d’un tel registre québécois des armes à feu, issu d’une loi votée en 2016. « Ça donne absolument rien », lâche-t-il.

Celui qui utilise son calibre .270 Browning pour aller chasser le cerf en compagnie de son fils et son petit-fils avait déjà enregistré ses armes — il en a « sept ou huit » —, à l’époque du registre canadien des armes d’épaule. « Faut tout recommencer ce qu’on a fait en 1995. Je suis sûr [pourtant] qu’ils ont encore tout ça », dit-il en faisant référence aux informations qu’il avait alors enregistrées.

« En 1995, on n’avait pas eu ce trouble-là », rappelle d’ailleurs l’ancien éleveur de boeufs.

Guy Morin, porte-parole du collectif de citoyens Tous contre le registre des armes à feu, souligne quant à lui un paradoxe lors du processus d’inscription.

« Un des problèmes majeurs est qu’on ne demande pas le permis de possession et d’acquisition d’armes en tant que tel, souligne-t-il. Ce qui est illégal, selon la Loi canadienne sur les armes à feu, et passible de deux ans de prison. »

Selon M. Morin, les gens ne sont pas suffisamment informés et sont mal outillés pour compléter leur inscription. « Pour la longueur du canon, par exemple, les gens ne savent pas quoi marquer, car ils ne savent pas comment le mesurer. »

Idem pour le numéro de série, que les détenteurs d’armes doivent indiquer. « Tu peux entrer n’importe quoi, dit-il. Il n’y a pas de base de données là-dessus. »

« On est ben trop réglementés, ça n’a pas d’allure », résume M. Blanchard, qui a fait part de son mécontentement auprès du bureau du député de Granby, François Bonnardel.

L'UTILITÉ DU REGISTRE QUÉBÉCOIS

«Aucune loi ne peut garantir à 100% la sécurité des gens, mais on parle ici de réglementer un objet particulier. Dans la Constitution canadienne, c’est un privilège d’avoir une arme à feu», rappelle Francis Langlois, spécialiste de la question des armes à feu et membre de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand.

Celui-ci indique qu’on évalue que le nombre d’armes d’épaule se situe entre 500 000 et 1,6 million d’armes à feu au Québec. «C’est fascinant de voir qu’on n’a pas une idée claire du nombre d’armes sur le territoire, insiste-t-il. Enregistrer ces armes va permettre de mieux identifier leur provenance sur les lieux d’un crime.»

M. Langlois évoque à ce sujet la fusillade qui a eu lieu à Toronto cet été. La police n’avait alors réussi à identifier qu’un tiers des armes retrouvées, soit parce qu’elles n’avaient pas été enregistrées ou que les numéros de série étaient limés. «Ni la GRC ni la SQ n’ont de données précises sur la provenance des armes», résume-t-il.

Un avis que ne partage pas Guy Morin, porte-parole de Tous contre le registre des armes à feu: «Un registre comme celui-ci, ça ne fonctionne pas, dit-il. Et cela donne un faux sentiment de sécurité.»

Beaucoup de questions restent en suspens, selon ce dernier. «Si une personne réside au Québec et que son arme se trouve à l’extérieur de la province, doit-elle l’enregistrer? Le registre n’a pas de réponse... Tout est nébuleux, tout est dans la zone grise...», résume-t-il.

M. Morin propose plutôt de maintenir le statu quo. «Le registre doit absolument disparaître et je ne propose rien d’autre pour le remplacer. Le PPA [permis de possession et d’acquisition d’armes à feu] est déjà accessible aux policiers pour savoir si la personne a le droit de posséder une arme. Est-il si important de connaître le nombre d’armes au Québec?», se questionne-t-il.