Or, au plus fort de la pandémie, ce printemps, bon nombre de commerçants ont cessé d’accepter l’argent comptant, et du même coup les coupons imprimés, de peur que ceux-ci ne soient un vecteur de transmission du coronavirus.
Or, au plus fort de la pandémie, ce printemps, bon nombre de commerçants ont cessé d’accepter l’argent comptant, et du même coup les coupons imprimés, de peur que ceux-ci ne soient un vecteur de transmission du coronavirus.

Pandémie et couponnage font-ils bon ménage ?

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
La pandémie de la COVID-19 aura amené son lot d’impacts sur notre quotidien, à commencer par la gestion de nos finances. Pour en avoir plus pour leur argent, certaines personnes se sont tournées vers le couponnage, une habitude payante adoptée depuis longtemps par des consommateurs qui ont pu traverser le confinement grâce à leurs réserves.

Or, au plus fort de la pandémie, ce printemps, bon nombre de commerçants ont cessé d’accepter l’argent comptant, et du même coup les coupons imprimés, de peur que ceux-ci ne soient un vecteur de transmission du coronavirus.

« Pendant la pandémie, ce n’était pas toujours évident d’échanger ses coupons, reconnaît Lili Marchand, couponneuse aguerrie et fondatrice du site OnMagasine.ca. Si certains endroits ont continué de prendre les coupons sans problème, à d’autres, on préférait que l’on paie par carte et sans contact. »

Cela a fait en sorte de mettre sur pause les activités de plusieurs couponneurs — en très grande partie des femmes — qui ont néanmoins su tirer leur épingle du jeu grâce aux réserves qu’ils avaient accumulées dans les mois précédents.

« J’ai dû jeter la plupart de mes coupons, j’en avais peut-être pour 100 $, lâche la Cowansvilloise Nina Boucher. Maintenant, si tu te présentes à une caisse avec un coupon, tu te fais dévisager ou on te le refuse de peur qu’il soit contaminé à la COVID-19. »

Depuis plusieurs mois, la Granbyenne Caroline Lavallée n’a eu besoin que d’acheter des couches, ses réserves de savon, de pâte à dents et de shampoing, pour ne nommer que celles-là, étant suffisantes pour passer à travers quelques mois de confinement. Le fait d’avoir des réserves a également évité à la famille des sorties pour faire les courses.

Mme Boucher, adepte du couponing depuis trois ans, est déçue d’avoir dû arrêter sa pratique. « Une chance que j’avais déjà un stockage! » dit-elle.

Depuis novembre, la Granbyenne Caroline Lavallée n’a pour sa part eu besoin que d’acheter des couches, ses réserves de savon, de pâte à dents et de shampoing, pour ne nommer que celles-là, étant suffisantes pour passer à travers quelques mois de confinement. Et il lui en reste encore, laisse-t-elle entendre...

Ce faisant, la pénurie de papier hygiénique et de produits ménagers survenue ce printemps dans bon nombre de commerces n’a rien eu d’inquiétant. « J’ai même des amis qui m’ont demandé de leur donner du papier de toilette! » lance en riant celle qui s’est mise au couponing en janvier 2019. « J’étais en congé de maternité quand j’ai commencé à m’y mettre. Je ne touchais pas mon plein salaire alors je cherchais des façons de faire des économies », relate celle qui s’est initiée à cette pratique entre autres via des groupes sur Facebook.

« Mon conjoint était sceptique ; il ne voyait pas comment on arriverait à économiser à coup de coupons de cinquante cents », poursuit la mère de deux enfants, qui a pourtant dégagé des économies supérieures à 3000 $ depuis qu’elle s’est lancée.

Le fait d’avoir des réserves a également évité à la famille des sorties pour faire les courses. « En mars ou en avril, tout le monde avait peur, on ne savait pas à quel point c’était grave ou non la COVID, se souvient la Granbyenne. Comme on n’avait pas besoin de tout, on a moins eu besoin d’aller faire les commissions. Pour l’épicerie, on l’a fait livrer ou on allait la chercher en commande à l’auto. »

Katheryne Aubert, qui offre des formations et des trousses de départ sur le couponing via son entreprise Miss Coupon, a vu sa clientèle exploser depuis le printemps.

Le recours aux « imbattables », cette politique où un commerce égale les rabais de ses compétiteurs, limite aussi le nombre d’arrêts à l’itinéraire. « Plus besoin de faire la file d’attente dehors à tous les magasins ; on va là où on est sûrs de payer moins cher », réitère Mme Lavallée, qui économise aussi grâce à des cartes de fidélité qui offrent d’intéressantes remises.

Regain et récession

Denise Hobbs a mis sur pied la plateforme GoCoupons.ca en 2009. La femme d’affaires a vu le recours aux coupons-rabais fluctuer grandement au cours de la dernière année.

« Au début de la pandémie, les commerces ne voulaient pas toucher au papier et les gens n’osaient pas trop sortir. Ça a été comme ça pendant les premiers mois: on a vu une grosse baisse de l’utilisation de nos coupons », relate celle dont le site compte 416 000 de son million d’abonnés dans la Belle Province.

« Là, on voit un regain, poursuit-elle. Les gens semblent s’être habitués à la situation et ont repris certaines habitudes. Les groupes de coupons sont redevenus actifs et les téléchargements de coupons sont à la hausse, avec un engouement particulier pour l’achat local. Comme on soutenait déjà beaucoup d’entreprises québécoises, ça profite à tout le monde. »

Selon Mme Hobbs, le couponing connaît toujours un regain de popularité en période de récession. « Ce seraient environ 45% des gens qui vivent une inquiétude financière dans la foulée de la pandémie, avance-t-elle. Quand on ajoute le fait que le prix des aliments a augmenté de 240% depuis l’an 2000 — mais pas nos salaires! — on n’est pas surpris que les consommateurs soient à la recherche de manières d’en avoir plus pour leur argent. »

« Traumatisme » de la COVID

Katheryne Aubert, la jeune mère de famille derrière Miss Coupon, a pour sa part vu sa clientèle exploser depuis le printemps.

« Ce printemps, vers avril-mai, le nombre d’inscriptions a vraiment augmenté! J’en ai eu beaucoup plus que d’habitude » lance la jeune femme à propos de son coaching en ligne sur le couponing.

Ses affaires se portent si bien que la résidente de Saint-Samuel, au Centre-du-Québec, arrive à vivre de ses économies et de sa jeune entreprise où elle fournit à ses abonnés des listes de rabais, une trousse de démarrage, ainsi qu’un bottin numérique où on retrouve aubaines, coupons et échantillons. « Le client n’a pas besoin de lire 12 circulaires, il voit déjà où se trouvent les meilleures offres, alors c’est une manière de s’initier au couponing sans investir beaucoup d’heures au départ », explique celle qui passe « moins de quatre heures » chaque semaine à planifier ses emplettes.

« Je pense que certaines personnes ont été traumatisées par la pandémie et le confinement. D’autres ont perdu leur emploi, de façon temporaire ou permanente, et avant que la PCU ne soit en place, il fallait déjà trouver des façons d’économiser », relève Mme Aubert, qui s’est mise au couponing il y a quatre ans lorsqu’à 18 ans et sans emploi, elle a appris qu’elle était enceinte.

Rechercher les aubaines et accumuler pour plus tard est une façon de reprendre le contrôle sur une situation sur laquelle on a peu de pouvoir. « Les gens ont eu peur de manquer de quelque chose, et ils ont commencé à faire des réserves de papier de toilette, de farine, de pâtes et de produits ménagers », poursuit-elle.

Dans son cas, à part pour aller acheter des fruits, des légumes et des protéines, elle n’a pas eu besoin d’aller bien loin pour mettre la main sur des produits de première nécessité. « Tout le reste on l’avait! » déclare celle qui prétend n’avoir eu à payer un paquet de couches qu’une seule fois en trois ans grâce à ses trouvailles.

Beaucoup plus de gens feraient leur épicerie en ligne depuis le début de la pandémie.

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DES HABITUDES D'ACHAT CHAMBOULÉES

Hausse du prix des denrées, désir de ne pas sortir inutilement pour faire les courses: la pandémie de la COVID-19 aura pour effet de raréfier les aubaines, estime Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire des sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse. Ce faisant, les habitudes de consommation de nombreux ménages se retrouvent chamboulées.

«La sécurité alimentaire a pris le dessus sur l’épargne dans les préoccupations des consommateurs», remarque le spécialiste, originaire de Farnham.

Puisque les producteurs, transformateurs et distributeurs ont vu leurs profits fondre en raison de la hausse de leurs coûts d’opération provoquée par la pandémie, ils ont dû revoir leurs stratégies de vente.


« «On ne magasine plus de la même façon. Au départ, les gens recherchaient beaucoup de produits non périssables, car on ne savait pas de quoi aurait l’air ou combien de temps durerait le confinement, explique-t-il. Or, depuis un certain temps, ce sont surtout les produits frais qui sont en demande.» »
Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire des sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie

«C’est comme si c’était la fin de la culture du loss leader [produits d’appel en français], une stratégie où les fabricants vendent certains produits à perte pour encourager la clientèle à s’en procurer d’autres qui sont plus chers, illustre M. Charlebois. Ça a complètement disparu depuis le début de la pandémie alors que c’est une stratégie en place depuis des années.»

Il n’y a toutefois pas que les commerçants qui devront s’adapter à une nouvelle réalité.

«L’approche des consommateurs va devoir changer. J’ai l’impression qu’il y a une culture de chasse aux aubaines qui émerge grâce à la COVID. Comme il y a moins d’aubaines, aussi bien en magasin qu’en ligne, il faudra travailler plus fort pour les trouver», estime M. Charlebois, pour qui «la culture du circulaire» est en pleine perte de vitesse, même si c’est au Québec que ceux-ci sont les plus consultés.

Une demande différente

Dans un autre ordre d’idées, M. Charlebois relève que la demande en aliments a changé depuis le début de la pandémie.

«On ne magasine plus de la même façon. Au départ, les gens recherchaient beaucoup de produits non périssables, car on ne savait pas de quoi aurait l’air ou combien de temps durerait le confinement, explique-t-il. Or, depuis un certain temps, ce sont surtout les produits frais qui sont en demande.»

Cela s’explique par le fait que les ménages cuisinent davantage depuis ce printemps. «Le besoin pour les produits transformés à l’avance est moins présent», poursuit le directeur. 

Cette nouvelle tendance amène aussi son lot d’économies, puisqu’en mangeant davantage de repas cuisinés à la maison, le nombre de sorties au restaurant diminue. 

Du coupon au rabais en ligne

Denise Hobbs note pour sa part un changement de comportement chez des consommateurs depuis le début de la pandémie. Un sur cinq se serait tourné vers le commerce en ligne, alors que d’autres ont choisi d’espacer leurs visites en supermarché.

« On ne magasine plus de la même façon. Au départ, les gens recherchaient beaucoup de produits non périssables, car on ne savait pas de quoi aurait l’air ou combien de temps durerait le confinement. Or, depuis un certain temps, ce sont surtout les produits frais qui sont en demande. »

Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire des sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie

C’est le cas de Lili Marchand, qui s’est mise à comparer les prix de certains produits en ligne et en magasin. «Le problème avec les coupons, c’est qu’il faut aller sur place pour s’en prévaloir. Je me suis tournée vers les achats en ligne pour certains produits, reconnaît-elle tout de go. Mon objectif est toujours de payer le moins cher possible. Alors, si je trouve l’article moins cher sur Amazon, je ne me gênerai pas pour l’acheter là.»

D’autres raisons, dont la pandémie, poussent la mère de famille à trouver une solution de rechange aux coupons. «Les prix des aliments ont grimpé de façon hallucinante! Pour en avoir plus pour son argent, il faut parfois passer pas mal de temps dans l’épicerie. Ce n’est pas tentant en temps de COVID de s’éterniser», illustre Mme Marchand, qui songe aussi à commencer à accumuler les produits non périssables. «Pas certaine que ça va me tenter de faire la file en dehors de l’épicerie cet hiver, à -30...»

Devant cette tendance, qui selon elle n’ira qu’en s’accentuant, la fondatrice de GoCoupons.ca s’est mise à plancher sur un nouveau projet, qui permettrait aux consommateurs d’épargner sans avoir à présenter de coupon à la caisse. 

«Essentiellement, il leur suffirait de fournir une copie de leur reçu d’achat, en ligne, pour avoir droit à un remboursement équivalent au rabais», explique Mme Hobbs.